UN NOUVEAU LÉGIONNAIRE

Nous croyons savoir que la prochaine promotion de la Légion d’honneur comprendra le nom de M. Aristide Gélabert, notre sympathique compatriote, le distingué professeur d’agriculture du département. Tout le monde au Petit Tambour applaudira à une décoration qui récompensera si justement l’homme de bien, le fonctionnaire irréprochable, le républicain convaincu, et aussi, ne l’oublions pas, le vaillant officier de l’Année terrible. De semblables distinctions honorent à la fois le citoyen qui les reçoit et le Gouvernement qui les donne, et nous nous plaisons à deviner ici la main discrète et délicate, l’intervention puissante et toujours efficace de notre éminent député M. Martin-Martin, qui mieux qu’aucun autre était à même de rendre et de faire rendre justice à la valeur de M. Gélabert, à son dévouement politique, et à l’inébranlable fermeté de ses sentiments républicains.


Monsieur Martin-Martin, député, Paris.

Mon cher Ami,

Tu connais mon opinion sur les décorations, Légion d’honneur, ou autres balivernes ; du moins faut-il que cet attrape-nigauds nous serve à prendre des imbéciles de quelque utilité, de quelque importance ; or ce qui est pour toi, en ce moment, de première importance, ce sont les élections sénatoriales, et il ne faut pas te dissimuler que cela ne va pas tout seul ; à tort ou à raison, vous vous êtes entêtés sur la candidature de ce pauvre Moulin dont le titre le plus clair à faire un sénateur est d’être à demi gâteux, par avance. Il faut pourtant que nous le fassions réussir, et il réussira ; seulement il convient d’y mettre le prix. Pour cela, il faut que nous ayons Lajambe avec nous, et un bout de ruban rouge nous attache Lajambe ; je sais parfaitement tout ce que tu peux dire sur le compte de cette vieille fripouille, qui fait de la bienfaisance à 60 p. 100, et qui ne préside les sociétés ouvrières que pour embrasser des petites ouvrières de moins de quinze ans. Mais, n’est-ce pas ? à la guerre comme à la guerre ; Lajambe, d’abord, c’est de l’argent ; et puis, si nous ne l’avons pas avec nous, nous l’aurons contre nous, tous les amis de Caille le travaillent actuellement pour qu’il se porte concurremment avec leur patron dont il ferait le jeu au second tour. Je crois que le préfet a indiqué cela timidement dans son rapport ; mais ces rapports-là ne signifient rien ; ce qu’il faut, c’est faire une démarche collective au ministère et enlever la chose, d’assaut ; voilà huit ans qu’il n’y a pas eu de décorations dans le Plateau-Central, le ministère doit t’accorder cela comme don de joyeux avènement, et à part Lajambe, je ne vois pas trop qui décorer ? Je ne parle pas de ce pauvre Gélabert, dont l’article du Petit Tambour (car cet article émanait très visiblement de lui) a provoqué un long éclat de rire. Ce brave Jolivet est un excellent agent voyer, mais, que diable ! il n’y a pas péril en la demeure : c’est déjà très bien qu’il soit proposé ; la politique d’abord, les fonctionnaires ensuite, plus on attendra, plus il aura fait de ponts, et mieux il méritera son ruban ; j’ai aussi entendu prononcer le nom du Dr Collombier. — Collombier est déjà presque fou ; si on le décore, il le deviendra tout à fait. Reste ton beau-père ; mais tu connais l’aimable caractère de ce vieillard ; le père Bedu a formellement déclaré qu’il refuserait la croix si on la lui donnait maintenant, qu’il ne voulait à aucun prix avoir l’air de te devoir quelque chose, qu’il avait déjà attendu seize ans, et qu’il pouvait donc bien attendre deux ans encore que tu ne sois plus député. La situation est ainsi bien nettement posée et délimitée ; à toi d’agir.

Mes hommages à tes dames, et bien à toi.

Carbonel.


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