Mademoiselle Yvonne Martin-Martin,
chez Monsieur Martin-Martin, député, Paris.

Chère Yvonne,

Vous avez peut-être su par M. Bédu-Martin, votre grand-père, que nous nous étions absentés de La Marche pendant quinze jours, et, de là, chère amie, le retard de ma lettre ; excusez-moi, je vous en prie ; je serais tout à fait ennuyée que vous ayez pu penser un moment que je vous oubliais ! Pourtant votre longue missive, si détaillée, si intéressante, demandait une réponse immédiate ; mais, vous savez ce que c’est, chère amie, et c’est pourquoi je compte beaucoup sur votre indulgence à mon égard : quand on voyage, on ne s’appartient plus !

Ma mère et moi avons été chez une vieille amie qui a une magnifique propriété à trois heures de La Marche. Nous n’avons pas eu lieu du reste de le regretter, car ces quinze jours ont passé trop rapides à mon avis, je me suis tellement amusée, chère Yvonne !

Nous étions très nombreux, beaucoup de jeunes filles, par conséquent beaucoup de gaîté ! J’ai eu le plaisir de faire là la connaissance de votre charmante cousine, Mlle Jane Roche, nous avons beaucoup causé de vous, elle m’a dit avoir reçu un long journal de votre vie parisienne, et elle a même eu la gentillesse de m’énumérer tous les plaisirs que vous avez eus ces dernières semaines. Je vois avec bonheur que, quoique vous amusant bien, vous ne nous négligez pas, nous autres petites provinciales…

Nous avons passé chez la vieille amie de ma mère juste quinze jours, et si papa ne nous avait pas écrit lettre sur lettre qu’il voulait absolument que nous rentrions à La Marche, je crois bien que nous serions encore dans cet agréable séjour… Croiriez-vous, chère Yvonne, que nous avons même joué la comédie ! La vieille amie de ma mère a un cousin, substitut à Saint-Geniès, et fort original ; il fait des comédies de salon ; c’est sous sa direction que nous avons joué une petite pièce de lui tout à fait charmante, intitulée : Qui s’y frotte s’y pique ! Nous avons eu un grand succès, je vous assure, chère amie, il y avait même quelques couplets que j’ai chantés, et qui ont eu les honneurs du bis ! Nous avions eu de nombreuses répétitions qui avaient été autant de parties de plaisir ; les parents n’étaient pas autorisés à y assister, de cette façon vous comprenez quelle franche gaîté a présidé à ces répétitions ! Il y avait surtout le frère d’une jeune fille, qui ne savait jamais son rôle, il avait des mines impayables, et, rien qu’à le voir, nous riions sans nous arrêter… Les costumes aussi avaient été très réussis. Le mien était en drap rouge, bordé de velours noir ; j’avais un petit bonnet de dentelles, et un petit tablier rose avec des poches ; je tenais une corbeille toute garnie de rubans roses et bleus, dans laquelle se trouvaient des fleurs artificielles que je devais jeter devant le premier rôle qui était une marquise. Après la comédie, on a dansé jusqu’à une heure du matin, et on a soupé très gaîment. Quel malheur que vous n’ayez pas été avec nous, chère Yvonne, car alors la fête aurait été complète ! Mais, j’y pense, peut-être que ces plaisirs de campagne vous touchent peu, chère amie, habituée que vous êtes depuis trois mois (déjà !) à ceux de Paris, si dissemblables, je crois, des nôtres… C’est égal, il me semble que, même devenue Parisienne, je n’aurais garde d’oublier ce qui autrefois me réjouissait tant : n’ai-je pas un peu raison, chère amie ?…

Depuis ma dernière lettre, rien de bien extraordinaire ne s’est passé à La Marche ; il y a eu deux bals à la Préfecture ; on a beaucoup jasé sur la toilette de la préfète ; nous avions une invitation, et j’aurais assez aimé à assister à un de ces bals, mais justement mon père se trouvait un peu grippé, et puis je crois qu’il n’était pas fâché d’avoir un prétexte pour refuser au préfet, je ne sais pourquoi, bref, nous ne pouvions songer à aller seules, ma mère et moi…

Je passe fréquemment, en me rendant à mon cours de solfège, devant votre ancienne habitation qui n’est pas encore louée. J’aperçois, à travers la grille du jardin, le buisson de houx tout rempli de belles petites boules, et ça me donne envie, chaque fois, d’entrer et de les cueillir. Vous rappelez-vous, chère Yvonne, il n’y a pas plus de quatre ou cinq ans, les jolis colliers que nous faisions à nos poupées avec ces petits fruits rouges ? Que tout cela est loin, mon Dieu ! Nous voici de grandes et sérieuses personnes, à présent, — bonnes à marier, comme dit M. le vicaire !… Allons, ma chère Yvonne, que je vous souhaite, en terminant cette longue lettre, une bonne et heureuse année ! Faites bien nos meilleures amitiés à Mme Martin-Martin, sans oublier M. Martin-Martin à qui mon père doit, je crois, écrire prochainement. Mille affectueux baisers de votre amie,

Marthe Benoit.