Moulin ne se porte plus au Sénat, voilà la nouvelle : officiellement, il se désiste pour raison de santé. Il y a là-dessous une assez vilaine histoire, une famille d’ouvriers, soutenue par l’évêché, la petite, couturière, à qui le fils Moulin aurait fait un enfant, scandale imminent, chantage, le tout habilement exploité par cette fripouille de Caille et par les curés. Je l’avais toujours dit que les magistrats de La Marche nous claqueraient dans la main à la première occasion, cela n’a pas manqué ; au lieu de calmer tous ces gens et de les inviter à se tenir tranquilles, le procureur Quillet est monté sur ses grands chevaux, sacerdoce, intégrité, austérité : si la belle madame Quillet avait toujours été aussi austère, on connaît pourtant un grand dadais de procureur qui se morfondrait encore comme juge suppléant ; Quillet a fait venir dans son cabinet Moulin père et fils ; tu sais que le père Moulin ne se sent jamais très en sûreté au Palais de justice, vieil atavisme de banqueroutier et de commerçant failli : on n’a pas eu de peine à lui faire peur ; et quand des émissaires de l’évêché sont venus après cela lui offrir d’étouffer l’affaire, et que la Localité ne soufflerait mot, s’il ne se présentait pas contre Caille, il a promis tout ce qu’on a voulu.

Cela nous apprendra à nous mettre en campagne avec de pareilles chiffes molles ; en attendant le parti est désemparé, la Préfecture ne sait où donner de la tête, nous voici à pas trois semaines de l’élection, le bec dans l’eau, sans candidat, perdant sottement le bénéfice de tous les tripatouillages auxquels on s’était livré, de tout le remue-ménage en faveur de cette vieille brute de Moulin. Comment improviser une autre candidature ? D’autre part, nous ne sommes pas ici pour nous en conter, n’est-ce pas : Caille élu sénateur, sans concurrent sérieux, c’est ton renouvellement à l’eau, aussi sûr que deux et deux font quatre.

Il n’y a pas deux moyens de sauver la mise : il faut que ce soit toi qui te présentes au Sénat ; tout ce qui avait été fait pour Moulin l’ayant été, en somme, en ton nom, tu as toutes les chances que nous lui avions acquises, et en plus, bien entendu, les chances personnelles que te donnent tes relations, ton expérience, ta situation ; car, enfin, les électeurs sont de rudes imbéciles, mais tout de même on ne peut dire qu’ils t’auraient préféré Moulin, simplement parce que, sans te flatter, tu es moins bête…

Je t’écris tout cela au galop, mais il me paraît de la dernière importance que tu arrives ici sans tarder, pour causer avec tes amis, voir le préfet, tâter le terrain et te rendre compte. Au demeurant, puisque tu n’as pas besoin de donner ta démission de député, et qu’une élection sénatoriale coûte à peine cinquante louis de circulaires et d’affiches, tu joues sur le velours : si tu échoues, eh bien ! mon Dieu, ta réélection n’en sera ni plus ni moins compromise à la Chambre, tu auras même pour toi, à ce moment-là, d’avoir « rallié les troupes républicaines à l’heure difficile, ramassé le drapeau, combattu le bon combat », etc., etc., et toutes les balançoires qui valent toujours ce qu’elles valent dans les journaux et les réunions publiques…

Si tu es élu, et cela me paraît, je le répète, non seulement possible mais probable, te voilà débarrassé des soucis et des frais de l’élection législative, installé au Sénat pour neuf ans, au lieu de deux qui te restent à faire au Palais-Bourbon, et, par-dessus tout, infiniment plus tranquille.

Réfléchis, mon vieux, ou plutôt ne perds pas ton temps à réfléchir : arrive.

Carbonel.


De la Localité :

RISUM TENEATIS !