Risum teneatis, amici ! La montagne franc-maçonnique et panamiste accouche enfin de son candidat sénatorial, et voilà qu’une fois de plus nous allons revoir dans la lice l’ineffable Martin-Martin. Ce Maître Jacques de la politique, ce larbin à tout faire des officines ministérielles et des Loges, ne demande qu’une chose, c’est qu’on ne le casse pas aux gages : pour cela, vous pensez bien que ses capacités universelles lui permettraient de passer indifféremment de la Chambre au Sénat, des écuries à l’office…

D’ailleurs, il n’en est pas à un camouflet près, et après la gifle retentissante et magistrale que vont lui appliquer les vaillants délégués sénatoriaux, il n’en sera que plus frais et dispos pour tendre l’autre joue au suffrage universel, lors du renouvellement législatif : Jocrisse s’entraîne.

Au fond, pas si Jocrisse : Martin-Martin est un malin compère qui calcule que, pour le moment, il ne risque rien, puisque l’assiette au beurre, encore que le beurre commence à sentir l’huile, lui est encore assurée pour deux ans : et il calcule aussi que, pour l’avenir, plus il aura endossé de vestes, sous le fallacieux prétexte de sauver la République, plus il aura de titres à quelqu’une de ces grasses sinécures qui sont la honte et la ruine d’une nation dite démocratique, mais qui font à merveille l’affaire de ces terre-neuve intrépides, prêts surtout à sauver la caisse.


Madame Martin-Martin, député, Paris.

Ma chère Amie,

Je viens de déjeuner à la Préfecture : nous avons encore passé une heure avec Jambey et son chef de cabinet à faire les pointages les plus serrés : mon élection est absolument assurée à cent quarante-six voix de majorité, chiffre minimum ; maintenant nous venons d’imaginer avec le Préfet un coup merveilleux : par ce même courrier, je donne ma démission de député ; remarque, ma bonne, que je joue absolument sur le velours, comme disait Carbonel, puisque je ne peux pas ne pas être élu, les chiffres sont là, et les chiffres sont les chiffres. Et, d’autre part, tu vois l’attitude que cela me donne vis-à-vis des délégués sénatoriaux : non, mes amis, non, je ne veux rien être : que par vous ! — Il n’y a pas ici de député, pas de pression administrative, il n’y a qu’un candidat comme les autres, qui remet sa fortune entre vos mains, qui attend tout de votre esprit de justice, de votre républicanisme éclairé, etc. ; tu vois tout ce qu’il y a à dire ! — Je t’assure qu’ils vont faire une tête, ce soir, Caille et l’Évêque, et leurs amis !

Ce qui me réjouit de cette élection, c’est que nous allons pouvoir nous installer maintenant bien tranquillement à Paris sans plus avoir cette perspective énervante d’un changement possible dans deux ans. Et puis je me dis que, pour ma réélection à la Chambre, il fallait toujours compter une trentaine de mille francs, qui se trouveront fort à propos pour arrondir d’autant la dot d’Yvonne. Eh ! dame, ma bonne amie, il va bien falloir songer à la marier, cette petite : le Sénat, me voilà un vieux papa !

Je vous embrasse toutes les deux bien tendrement.

Ton vieux sénateur,