ENCORE LE PROCÈS MONSTRE.—LA SOCIÉTÉ DES DROITS DE L’HOMME.—ANECDOTE.

Depuis longtemps, je me suis permis de ne vous rien dire du grand procès, mais ne vous imaginez pas pour cela que l’on s’en occupe moins à Paris.

Il me paraît réellement, après tout, que ce procès monstre n’est monstrueux que parce que les accusés n’aiment pas qu’on les juge. Je ne dis pas qu’il n’y ait eu peut-être quelques incongruités légales dans la procédure, provenant principalement de la difficulté qu’il y a de savoir précisément ce que dit la loi dans un pays qui a subi tant de révolutions. J’avoue que je ne suis pas moi-même bien satisfaite sur le point de savoir si ces messieurs ont été dès l’origine accusés de haute trahison ou bien si toute la procédure ne repose pas sur ce que nous appelons en Angleterre une atteinte à la paix publique (Breach of the peace). Il est pourtant assez clair, Dieu sait, tant par les dépositions que par les aveux des accusés eux-mêmes, que s’ils n’ont pas été accusés de haute trahison, ils en étaient bien certainement coupables; et, attendu qu’ils ont répété à plusieurs reprises qu’ils voulaient être tous acquittés ou condamnés ensemble, je ne vois pas le grand mal qu’il peut y avoir à les traiter tous comme des traîtres.

Ce n’est que depuis vingt-quatre heures que j’ai appris quel était le véritable but de leurs soulèvements simultanés du mois d’avril 1834. La pièce que l’on vient de me montrer a paru, je crois, dans tous les journaux, où, sans doute, je l’ai vue dans le temps, mais mon œil aura glissé sur elle, comme il arrive si souvent, sans que la vue ait communiqué aucune idée distincte à mon esprit. Il est probable que vous avez été moins inattentive que moi et, en conséquence, je ne répéterai pas ici tous les arguments que cette pièce emploie pour démontrer que la Société des Droits de l’Homme a été le grand ressort qui a fait agir toute l’entreprise; mais dans le cas où les noms expressifs, donnés par le comité central de cette association à ses diverses sections, vous auraient échappé, je vais les transcrire ici, ou plutôt une partie d’entre eux, car ils sont assez nombreux pour lasser votre patience et la mienne si je vous les citais tous. Or, voici ceux qui m’ont frappée, comme indiquant plus spécialement la tendance et les goûts des différentes bandes d’employés de cette Société: Section Marat, section Robespierre, section Quatre-vingt-treize, section des Jacobins, sections de Guerre aux châteaux, d’Abolition de la propriété, de Mort aux tyrans, des Piques, du Canon d’alarme, du Tocsin, de la Barricade Saint-Méri, et celui-ci, quand il fut donné, n’était que prophétique, section de l’Insurrection de Lyon. Voilà, je pense, une indication assez claire de l’espèce de réforme que ces hommes préparaient à la France, et il n’est guère possible de considérer comme un acte de tyrannie ou de monstruosité de faire le procès aux membres d’une pareille société, pris les armes en main et en état de rébellion ouverte contre le gouvernement existant.

La partie la plus monstrueuse de l’affaire est l’idée que la plupart d’entre les accusés se sont faite que, s’ils refusaient de se défendre ou, comme ils s’expriment, de prendre aucune part aux procédures, ce devait être une raison suffisante pour faire suspendre immédiatement ces mêmes procédures. Remarquez que ces hommes ont été pris les armes à la main, en flagrant délit d’excitation de leurs concitoyens à la révolte, et parce qu’il ne leur plaît pas de répondre lorsqu’on les interroge, la cour chargée de faire leur procès est stigmatisée par eux, comme composée de monstres et d’assassins pour ne pas les avoir renvoyés chez eux.

Si une pareille prétention pouvait réussir, nous verrions adopter partout, avec plus de promptitude que le plus joli chapeau de Leroy, la mode pour les assassins de refuser de se défendre, comme un moyen à la fois sûr et facile de conserver l’impunité...

A cette occasion, je vais vous raconter une petite anecdote au sujet du procès monstre. Un Anglais de nos amis assistait l’autre jour à la séance de la cour des pairs, quand l’accusé Lagrange devint si bruyant et si importun que l’on fut dans la nécessité absolue de l’éloigner. Il avait commencé à prononcer d’une voix éclatante, évidemment dans le but d’interrompre les travaux de la cour, une harangue emportée et inflammatoire qu’il accompagna de gestes très véhéments. Ses coaccusés l’écoutaient et le contemplaient avec les marques les moins équivoques d’étonnement et d’admiration, pendant que la cour s’efforçait en vain de rétablir l’ordre et le silence:

«Eloignez l’accusé Lagrange, dit à la fin le président, et les gardes s’apprêtent à obéir. Cependant, l’orateur se débattait avec violence et continuait toujours sa rapsodie.

—Oui, s’écriait-il, oui, concitoyens! nous sommes ici en sacrifice... Voici nos poitrines, tyrans!... Plongez dans notre cœur ces poignards assassins! nous sommes vos victimes... Condamnez-nous tous à la mort, nous sommes prêts; cinq cents poitrines françaises sont prêtes à...»

Sur ce, il s’arrêta tout à coup et, en même temps, il cessa de lutter contre les gendarmes, et pourquoi?... Parce qu’il avait laissé tomber sa casquette, cette casquette qui non seulement défendait sa patriotique tête, mais au fond de laquelle était encore cachée la copie manuscrite de son éloquence improvisée. Ce fut en vain qu’il la chercha sous les pieds de ses gardes. La foule l’avait déjà envoyée bien loin, et l’orateur, réduit au silence, se laissa emmener avec la douceur d’un agneau.