Mais, avant de nous occuper de l’arbre vert et du gai repas qu’il devait abriter, nous avions un pèlerinage à faire au sanctuaire qui a donné à cette région toute sa gloire. Jusqu’ici, nous ne nous étions occupés que de sa beauté: qui ne connaît les vues ravissantes de Montmorency? Même sans l’intérêt spécial que le souvenir de Rousseau donne à chaque sentier, il y a assez de beautés dans ses collines et ses vallées, ses forêts et ses champs, pour réjouir l’esprit et enchanter les yeux...
A l’Hermitage, devant la fenêtre de cette petite chambre obscure qui donne sur le jardin, s’élève un rosier planté de la main de Rousseau qui, nous dit-on, a fourni une forêt de roses. La maison est aussi sombre et triste qu’il est possible, mais le jardin est joli et arrangé d’une manière gracieuse qui me fit penser qu’il devait être demeuré tel que Rousseau l’avait laissé.
MONTMORENCY
(Par E. Lami) (Coll. J. B.)
Les souvenirs de Grétry auraient produit plus d’effet vus ailleurs, du moins je le pense; cependant, je croyais entendre les doux accents de: O Richard, ô mon roi! résonner à mes oreilles, tandis que je contemplais toutes ces vieilles choses et ces reliques domestiques sur lesquelles était son nom; mais les Rêveries du promeneur solitaire valent toutes les notes que Grétry ait jamais écrites.
Une colonne de marbre s’élève dans un coin ombragé du jardin et porte une inscription qui rappelle que Son Altesse Royale la duchesse de Berri a visité l’Hermitage et pris sous son auguste protection le cœur de Grétry, injustement réclamé par les Liégeois à la France, son pays natal. Comment et où Son Altesse trouva le cœur du grand compositeur, je n’ai pu le savoir...
Nous laissâmes derrière nous l’Hermitage et toutes les émotions qu’on y ressent, et jamais compagnie moins larmoyante n’entra dans la forêt de Montmorency. Quand nous arrivâmes à l’endroit que nous avions choisi d’avance pour salle à manger, nous descendîmes de nos diverses montures, qui furent immédiatement dessellées, et se mirent à brouter, attachées par groupes pittoresques. Aussitôt, toute notre bande s’installa dans cet indescriptible et joyeux désordre qui ne se rencontre que dans un pique-nique...
Nous restâmes assis sur le gazon durant au moins une heure et demie, nous souciant fort peu de ce que les sages pouvaient dire. Notre escorte de vieilles femmes et de garçons était assise à distance convenable et mangeait et riait d’aussi bon cœur que nous, tandis que nos animaux, que l’on apercevait au travers des ouvertures du bosquet où on les avait parqués, et leurs couvertures bigarrées, empilées à l’entrée, au pied d’un vieil églantier, achevaient de donner à notre repas l’apparence d’un festin de romanichels. Enfin, le signal du départ fut donné et la troupe obéissante fut sur pied en un clin d’œil: les chevaux et les ânes furent sellés sur-le-champ, chacun reconnut le sien et se mit en selle; un concile fut ensuite tenu afin de savoir où l’on irait. Tant de sentiers s’étendaient sous bois dans des directions différentes, qu’on ne savait lequel choisir: «Donnons-nous rendez-vous au Cheval blanc dans deux heures», dit quelqu’un qui avait plus d’esprit que les autres. Sur quoi, nous partîmes à notre gré, par deux et par trois, pour employer ce moment de liberté et de plein air de la meilleure manière possible.
La vue du Rendez-vous de chasse est magnifique. Tandis que nous l’admirions, notre vieille femme commença de nous parler politique. Elle nous raconta qu’elle avait perdu deux fils, tous deux morts en combattant aux côtés de notre grand Empereur, qui fut certainement le plus grand homme de la terre; pourtant, c’était un grand bonheur pour le pauvre peuple que d’avoir le pain à onze sous, et ce bonheur-là c’était le roi Louis-Philippe qui le leur avait donné.