Oui, madame: rien autre chose... Mais regardez: voilà des agents qui s’approchent pour voir ce que c’est... Ils en saisissent un, je crois... Ah! ils ont une manière si étonnante de reconnaître leur monde.»

Cette dernière remarque me décida à ne pas aller plus loin, et je me retirai en remerciant l’obligeante bonnetière des renseignements qu’elle m’avait donnés.

«Bonjour, madame, me dit-elle avec un sourire très mystifiant, bonjour, soyez tranquille, il n’y a pas de danger d’un mouvement

Je suis bien sûre que cette femme était l’épouse d’un doctrinaire; car il n’y a rien qui offense plus le parti tout entier, depuis le plus grand jusqu’au plus petit, que l’expression du plus léger doute sur la durée de sa chère tranquillité. Dans cette occasion pourtant, je n’avais eu réellement aucune intention; toute ma faute était dans la phrase dont je m’étais servie.

Je retournai chez moi pour chercher une escorte, et quand je l’eus trouvée, je me remis en route pour le marché des Innocents, où j’arrivai cette fois, sans autre mésaventure que d’avoir été éclaboussée deux fois, et trois fois à peu près renversée par des voitures. Mes emplettes faites, je me préparais à reprendre le chemin de mon logis, quand la personne qui m’accompagnait me proposa d’aller voir les monuments élevés en l’honneur de dix ou douze révolutionnaires, tous enterrés non loin de la fontaine le 29 juillet 1830...

Nous arrivâmes assez près des tombeaux pour me permettre de lire leurs épitaphes et de prendre note de l’une d’elles. La victime de Juillet qui reposait sous cette tombe s’appelait Hapel. Elle était du département de la Sarthe et fut tuée le 29 juillet 1830.

On ne peut rien voir de plus mesquin que cet étalage de drapeaux, de piques et de hallebardes qui ornent ces tombeaux des Immortels. Il y en a encore quelques-uns du même genre dans la cour orientale du Louvre et, à ce que je crois, dans plusieurs autres lieux encore. Il me semble que, s’il était convenable de placer de pareils monuments dans les carrefours d’une capitale, il aurait fallu du moins leur donner quelque dignité, tandis qu’à présent leur aspect est tout à fait ridicule. Si les corps des personnes tuées sont réellement déposés dans ces bizarres enclos, on témoignerait beaucoup plus de respect pour eux et pour leur cause, en les transportant au cimetière du Père-Lachaise, avec tous les honneurs qu’on jugerait leur être dus, et en inscrivant sur le monument qu’on leur consacrerait l’époque et le genre de leur mort.

Il y aurait au moins en cela l’apparence d’un sentiment national et respectable, tandis que les drapeaux et les franges qui flottent aujourd’hui sur leurs restes ressemblent à la friperie d’une troupe de comédiens ambulants...