Je me suis si peu préoccupée des dates et des saisons que j’ai absolument oublié, ou plutôt que j’ai négligé de dire que le moment de notre arrivée à Paris était celui de l’exposition des artistes vivants au Louvre; et il ne serait pas facile de vous décrire la sensation que j’éprouvai quand je vis, dans la Galerie, des tableaux si différents de ceux que j’avais coutume d’y trouver.
UN TABLEAU DU SALON DE 1835
(Extrait de l’Artiste)
D’ailleurs l’exposition est très belle, et tellement supérieure à tout ce que j’ai vu jusqu’ici de l’école moderne, qu’après notre premier désappointement, nous eûmes la consolation de nous y plaire et même d’en jouir.
Pourtant il n’est certainement pas un système moins capable d’attirer l’admiration que celui qui consiste à couvrir Poussin, Raphaël, Titien et le Corrège, par les productions des palettes modernes!...
Il doit être excessivement désagréable pour les artistes—qui, je crois, rôdent fréquemment incognito et affectant l’indifférence autour de leurs toiles préférées—d’ouïr des remarques comme celles que j’entendais hier dans cette partie de la Galerie où se trouvent les Saint Bruno de Le Sueur! «Certainement, les rubans de la robe de cette dame sont d’un bleu délicat, disait le critique, mais la draperie de Le Sueur, qui se trouve en dessous pour mes péchés, est identique. Pourrait-on désirer un meilleur contraste que celui de cette figure sans expression, froide, lisse, à la peau vernie, aux membres inanimés et à la mollesse inexprimable, qui a pour nom Portrait d’une Dame, avec le chef-d’œuvre qu’elle cache?...»
L’exposition remplit environ les trois quarts de la Galerie; et, à l’endroit où elle cesse, un horrible rideau, suspendu en travers, cache les précieuses œuvres des écoles espagnoles et italiennes qui occupent l’extrémité de la galerie. Peut-on inventer un tel supplice de Tantale? Et quel artiste vivant pourrait être apprécié en toute justice dans ces conditions?
Pour rendre l’effet plus frappant encore, on laisse entre ce triste rideau et le mur orné, quelques pouces d’intervalles, qui permettent à la doucereuse teinte brune d’un Murillo bien connu d’attirer les yeux sans les contenter. Certainement tous les professeurs de toutes les académies existantes ne sauraient découvrir une manière de montrer les artistes français modernes à leur plus grand désavantage. Espérons qu’ils auront du succès malgré cela.
Puisque je parle de Paris, il est presque superflu de dire que l’entrée dans cette exposition est gratuite.