Je voudrais bien que les polytechniciens quand ils eurent la fantaisie de changer l’ancien régime de la France, eussent compris l’uniforme de l’Institut dans leurs proscriptions: ce perfectionnement aurait été moins contestable que beaucoup d’autres.
Comment peut-on admettre, en effet, que tant de savants académiciens de tous les âges, parfois sveltes et élancés comme des hommes de 30 ans, mais souvent lourds et protubérants comme des vieillards de 80, s’affublent tous uniformément d’un costume bleu brodé de feuilles de myrte! C’est la meilleure preuve de l’intérêt des choses dites à cette séance, qu’il ne m’ait pas fallu plus d’une demi-heure pour cesser de m’étonner de ce surprenant habit.
Nous assistâmes d’abord à la distribution des récompenses; puis nous entendîmes un ou deux membres dire, ou plutôt lire leurs compositions. Mais le grand attrait de la fête fut le discours prononcé par M. Mignet. Ce gentleman était trop célèbre pour n’avoir pas excité en nous le désir de l’entendre; mais jamais désir ne fut aussi heureusement satisfait. Aux avantages d’une figure remarquablement belle, M. Mignet ajoute un son de voix et un jeu de physionomie qui assureraient à eux seuls le succès d’un orateur. Mais ce n’est pas à des dons de ce genre qu’il dut son succès: son discours était en tous points admirable; sujet, sentiment, composition et diction,—tout fut excellent...
Vous avouerez que nous ne sommes pas paresseux, quand je vous aurai dit qu’après tout cela, nous allâmes dans la soirée au concert Musard. C’est là un de ces divertissements dont nous n’avons pas jusqu’à présent l’équivalent à Londres. A sept heures et demie, vous entrez dans une belle et grande salle bien éclairée, qui se remplit sans retard; un bon orchestre vous joue pendant une couple d’heures la musique la meilleure et la plus à la mode de la saison; et, quand vous en avez assez, vous vous en allez vous habiller pour une soirée, ou manger des glaces chez Tortoni, ou sobrement boire votre thé chez vous et vous coucher de bonne heure. Pour entrer à ce concert vous payez un franc; et cet humble prix, non moins que le genre de toilette (les femmes portent simplement le chapeau et le châle), laisserait supposer que ce divertissement est pour le beau monde des faubourgs, si la longue file des
VUE DU JARDIN DES TUILERIES
(Par Arnout) (Coll. J. Boulenger)
voitures de maître remplissant la rue ne montrait, que, malgré sa simplicité et son manque de prétentions, ce concert attire la meilleure société de Paris.
La facilité avec laquelle on y entre me fit penser aux théâtres d’Allemagne. J’y remarquai beaucoup de dames sans cavalier, venues deux ou trois ensemble. Dans les entr’actes, on se promenait autour de la salle; là on se rencontrait, on se réunissait, et il me sembla que c’était une des plus agréables manières qu’eussent les Français de satisfaire ce besoin de se distraire hors de chez soi qui est contagieux à Paris.