«MORNING AT THE TUILERIES»
(Par A. Hervieu) (Extr. de Paris and the Parisians, by Mrs. Trollope)
Ce matin, nous avons pris possession d’une demi-douzaine de chaises sous les arbres devant le beau groupe de Pætus et Arria. C’était l’heure où paraissent tous les journaux, et nous eûmes la satisfaction d’étudier trois individus, dont chacun aurait pu servir de modèle à un artiste qui aurait voulu représenter l’idéal de leurs particularités. Nous reconnûmes, sans le moindre doute possible, un royaliste, un doctrinaire et un républicain, qui se donnèrent, pendant la demi-heure que nous restâmes là, pour deux sous de politique chacun dans le genre qu’il préférait.
Un vieux monsieur, cérémonieux, mais très gentilhomme, arriva d’abord, et ayant pris un journal au petit kiosque,—la France, ou la Quotidienne, probablement—il s’installa non loin de nous. Pourquoi étions-nous certains qu’il était légitimiste? Je pourrais difficilement vous l’expliquer, et cependant nous n’avions aucun doute à cet égard. Il avait l’air tranquille, à demi fier, à demi triste de se tenir à l’écart; une physionomie aristocratique; un visage pâli par le chagrin et une coupe de vêtements que ne pouvait porter un homme vulgaire, mais que ne porterait pas non plus un homme riche d’aujourd’hui. C’est tout ce que je peux vous dire de lui: mais il y avait dans l’ensemble de sa personne je ne sais quoi de trop royaliste pour qu’on se méprît, et de trop délicat de ton pour pouvoir être peint à grands traits. Sans le connaître, nous nous sentîmes assurés de ce qu’il était; et si je découvrais jamais que ce vieux monsieur est doctrinaire ou républicain, de ma vie je n’oserais plus juger personne sur l’apparence.
Celui qui se présenta ensuite était un républicain de toute évidence; mais cette découverte fait peu d’honneur à notre discernement, car ces sortes de gens s’efforcent de ne laisser aucun doute sur eux-mêmes et ils s’appliquent à ce qu’il n’y ait pas un détail de leur extérieur qui ne soit le symbole, le signe, le témoignage et le stigmate de la folie qui les possède. Notre républicain tenait en mains un journal, et sans nous risquer à approcher de trop près un si terrible personnage, nous ne nous fîmes pas scrupule de nous confier les uns aux autres que le journal qu’il lisait si attentivement était certainement le Réformateur.
Comme nous venions de décider à quelle espèce appartenait l’homme qui passait devant nous si majestueusement, un superbe bourgeois en uniforme de garde national arriva, qui se mit tout incontinent à prendre sa ration quotidienne de politique avec l’air d’un homme satisfait à l’avance de ce qu’il trouvera, et qui, au surplus, l’est trop de lui-même pour se soucier excessivement des affaires publiques. Chaque trait de son joyeux visage, chaque courbe de sa face, disait le contentement et la bonne santé. Il appartenait probablement à cette race très nouvelle en France: celle des commerçants qui font une fortune rapide. Pouvait-on douter que le journal qu’il tenait ne fût le Journal des Débats? Pouvait-on croire qu’il fût autre chose lui-même qu’un doctrinaire heureux?
De la sorte, sur le terrain neutre de ces délicieux jardins, se rencontrent des esprits hostiles, qui, sans se mêler, jouissent en commun de l’ombre fraîche, de l’air exquis, et du luxe de quelque journal tout frais, cela au milieu d’une cité remplie de partis divisés, et aussi calmement que si chacun d’eux se promenait dans un domaine princier qui lui appartînt.
Pour un observateur non enclin au spleen, que d’études vivantes à faire, en suivant les allées et venues des minuscules dandys et des petites maîtresses en miniature qui, à toute heure du jour, volettent dans l’ombre et le soleil des Tuileries comme oiseaux-mouches? Ou ces petits enfants français se conduisent merveilleusement bien, ou quelque surveillance attentive les empêche de crier, car je n’ai certainement jamais vu tant de jeunesse réunie s’abandonner si rarement au salutaire exercice de développer ses poumons en hurlant—exercice qui fait souvent tressaillir lorsqu’on s’approche de cette:
«Douce enfance, qui ne peut rien, sinon crier!»