Les costumes de ces jolies créatures sont par eux-mêmes un amusement; ils sont souvent si fantaisistes, qu’ils donnent parfois l’air de masques aux enfants qui les portent. J’ai vu de petits bonshommes jouant au cerceau dans un uniforme complet de garde national; d’autres qui se balançaient vêtus en montagnards écossais; et d’innombrables petites dames habillées de tous les ajustements possibles, à part celui de leur âge.

Le plaisir d’examiner les passants et d’étudier les costumes dans les jardins des Tuileries n’est pas limité à la partie la plus jeune de l’assistance. Dans aucun pays je n’ai vu d’habillements aussi grotesques que ceux de quelques personnages que l’on rencontre quotidiennement et à toute heure flânant dans ces allées. D’ailleurs, cette observation ne s’applique qu’aux hommes; il est très rare de rencontrer une femme habillée ridiculement, et, si cela arrive, il y a cinq cents chances contre une pour que ce ne soit pas une Française. L’élégance simple et parfaite est, je pense, le caractère le plus frappant du costume de promenade des dames de Paris. Les petits détails de leur toilette semblent être plus étudiés encore que la pelisse et la robe. Toute femme que vous rencontrez est bien chaussée, bien gantée. Ses rubans, s’ils ne sont pas semblables à sa robe, s’harmonisent certainement avec elle; et quant à ces garnitures délicates, dont le soin incombe à la blanchisseuse, il semble que Paris soit le seul pays du monde, où l’on sache repasser.

LA GRANDE ALLÉE DES TUILERIES

(Coll. J. B.)

Au contraire, les fantasques caprices du vêtement masculin dépassent tout ce que l’on pourrait dire. On croirait vraiment que l’air de Paris a la qualité de rendre d’un noir de jais tous les impériales, favoris et moustaches que renferment les murs de la capitale. A distance, on jurerait que les jeunes hommes se sont bandé la figure d’un ruban noir pour se guérir des oreillons; et cette sombre chevelure, qui, naguères, faisait généralement bien, est devenue si commune, que cela nuit considérablement aujourd’hui à son heureux effet. Quand tous les hommes ont la moitié de la figure couverte par des poils noirs, cela cesse d’être une bien précieuse distinction pour chacun d’eux. Peut-être, aussi, les nombreuses annonces de compositions infaillibles pour teindre les cheveux en toutes nuances, excepté celle que Dieu leur a voulue, contribuent-elles à nous faire suspecter beaucoup cette séduisante couleur méridionale. Je ne doute pas qu’en ce moment, un gentleman soigné, bien rasé, septentrional, ne serait fort goûté dans tous les salons de Paris.

On ne peut méconnaître que les «glorieuses et immortelles journées» ont beaucoup nui à l’aspect général des jardins des Tuileries. Avant elles, il n’était pas permis d’y entrer vêtu d’une blouse, d’une camisole ou d’une casquette, et ni homme, ni femme, portant des paniers ou des paquets, n’avait le droit de traverser ces jolis lieux, consacrés au délassement et à la gaîté. Mais, liberté et habillement sordide ne font qu’un dans l’esprit du peuple—souverain... pas tout à fait: la populace n’est encore que vice-reine à Paris;—elle a toutefois obtenu, comme une marque du respect dû à ses volontés, un nouvel arrêté de circulation, grâce auquel ces jardins royaux sont devenus une sorte d’arche de Noé, où peuvent entrer les animaux propres ou non.

(Gravure de Tony Johannot) (Extr. de Jérôme Paturot)

Peut-on souhaiter un meilleur exemple de ce que peut l’autorité pour le bonheur de ceux qui préfèrent avoir ce qu’ils appellent la liberté? Pas un de ceux qui pénètrent aujourd’hui dans ces jardins n’était privé auparavant d’y entrer; seulement il devait pour cela s’habiller décemment,—c’est-à-dire mettre ses habits du dimanche ou des jours de fête,—seuls jours, semble-t-il, où les classes ouvrières puissent désirer la permission de se promener dans un jardin public. Mais l’obligation de paraître propre dans le jardin du palais du Roi était une entrave à la liberté; aussi a-t-on aboli cette formalité; et les gens du peuple ont obtenu le noble privilège d’y paraître aussi sales et mal habillés qu’ils aiment à l’être.