... Nous tînmes hier l’engagement que nous avions pris de passer la soirée chez Mᵐᵉ de L***; j’eusse été fâchée d’y manquer, car la première séance du Procès-Monstre qui avait eu lieu le matin même, semblait avoir réveillé et excité l’esprit de chacun. Peu de choses me plaisent autant que d’écouter une conversation parisienne libre et bien nourrie; surtout, comme c’était hier le cas, quand la société est restreinte et animée...

Il y avait là un monsieur qui avait une manière fort irritante de provoquer l’attention. Il n’était pas tout à fait comme le Timante de Molière dont Célimène dit:

«Et, jusques au bonjour, il dit tout à l’oreille.»

Mais, au milieu d’une conversation qui intéressait tout le monde, il s’écriait soudain:

«Par exemple! J’ai entendu aujourd’hui la meilleure histoire possible sur le roi. Voulez-vous l’entendre, Mᵐᵉ B...?»

La dame à qui cette question s’adressait, étant une doctrinaire décidée, répondit naturellement en secouant la tête; mais comme un demi-sourire accompagnait cette réponse, et comme la dame se penchait vers le questionneur, elle, mais elle seulement, entendit «la meilleure histoire possible» murmurée à l’oreille.

A un autre moment, il s’adressa à la maîtresse de maison; mais, comme il parlait au milieu du cercle, il attira non seulement son attention mais celle de tout le monde:

«Madame, dit-il subitement, laissez-moi vous dire un petit mot de la trahison.»

—«Comment? de la trahison? A propos de quoi, s’il vous plaît?... Mais c’est égal, contez toujours.»

En recevant cette réponse, le conteur de bonnes histoires quitta la profondeur de son fauteuil,—entreprise difficile, car il n’était ni vif ni léger dans ses mouvements,—et contournant délibérément toutes les chaises, il se plaça derrière Mᵐᵉ de L***, et lui murmura dans l’oreille quelque chose qui fit rougir et secouer la tête; mais elle se mit à rire en lui disant qu’elle haïssait les politiques timides, et qu’elle n’avait aucun goût pour des histoires de trahisons qui n’étaient pas hautement prononcées.