La scène dure jusqu’à cinq heures; la foule élégante se retire alors, et une autre, peut-être moins gracieuse, mais plus animée, la remplace. Les bonnets succèdent aux chapeaux; et des rires ininterrompus, éclatants de jeunesse et de gaieté, remplacent les murmures galants, les silencieux sourires, et toutes ces façons qu’ont les personnes bien élevées d’échanger leurs pensées en troublant aussi peu que possible l’air qui les entoure.

De ce moment jusqu’à la nuit, la foule va augmentant sans cesse; et qui ne saurait que chaque théâtre, chaque guinguette, chaque boulevard, chaque café dans Paris est à cette heure plein à suffoquer, serait tenté de croire que la population entière se réunit sous les fenêtres du roi.

Pour la bonne société, le dimanche soir à Paris est exactement semblable à tous les autres jours. Il y a le même nombre de soirées, sans plus, le même nombre de dîners; on joue aux cartes, on danse, on fait de la musique, on va à l’Opéra, ni plus ni moins qu’en semaine; pourtant les autres théâtres sont laissés aux endimanchés.

XX

Mᵐᵉ RÉCAMIER.—SES MATINÉES.—PORTRAIT DE CORINNE, PAR GÉRARD.—PORTRAIT EN MINIATURE DE Mᵐᵉ DE STAËL.—M. DE CHATEAUBRIAND.—LES ÉTRANGERS PEUVENT-ILS COMPRENDRE TOUTES LES FINESSES DE LA LANGUE FRANÇAISE?—NÉCESSITÉ DE PARLER FRANÇAIS.

Parmi toutes les dames dont j’ai fait la connaissance à Paris, celle qui me paraît le type le plus parfait de la Française élégante est Mᵐᵉ Récamier,—cette même Mᵐᵉ Récamier que (je ne dirai pas combien il y a d’années) je me souviens d’avoir vue faire dans Londres l’admiration de tous. Chose surprenante! elle la fait encore. La première fois que je la vis, c’était en public; elle m’avait été désignée comme la plus jolie femme d’Europe; mais à présent que j’ai le plaisir de la connaître, je comprends, beaucoup mieux que vous ne le pouvez faire, vous qui ne la connaissez que par la réputation de sa beauté, pourquoi et comment des agréments, généralement si passagers, se trouvent chez elle si durables. Elle est véritablement le modèle de toutes les grâces. Tant par sa personne que par ses façons, ses mouvements, sa manière de s’habiller, sa voix, son langage, elle semble absolument parfaite; et je ne pense pas qu’il serait possible d’imaginer une meilleure manière d’achever l’éducation d’une jeune fille sous le rapport de la grâce, que de lui donner la possibilité d’étudier chaque geste de Mᵐᵉ Récamier.

Elle possède le monopole de tant de talents et d’attraits que ceux-ci et ceux-là suffiraient, s’ils étaient partagés, dans les proportions ordinaires, à faire une armée de femmes exquises. Je n’ai jamais rencontré un Français qui ne reconnût que, bien que ses jolies compatriotes soient charmantes par certains agréments qui leur sont très particuliers, les beautés sans défauts se trouvent en plus petit nombre en France qu’en Angleterre; seulement, ajoutait-il: «Quand une Française se mêle d’être jolie, elle est furieusement jolie.» Ce mot est aussi vrai en fait que piquant par son expression: une belle Française est peut-être la plus belle femme du monde.

La parfaite beauté de Mᵐᵉ Récamier a fait d’elle jadis «une chose merveilleuse»; et maintenant qu’elle a passé l’âge où la beauté est à son apogée, elle est peut-être plus admirable encore, car je ne sais réellement si elle a jamais excité plus d’admiration qu’aujourd’hui. Elle est suivie, recherchée, regardée, écoutée, et qui plus est, aimée et estimée par presque toute la première société de Paris, et l’on trouve dans son cercle quelques-uns des noms les plus illustres de la littérature française.

Son entourage, aussi bien qu’elle, est délicieux, et c’est là un fait si généralement reconnu qu’en ajoutant ma voix au jugement universel, je montre peut-être autant de vanité que de gratitude pour le privilège d’avoir été admise chez elle: mais personne, je pense, ayant la même faveur, ne pourrait, en parlant de la bonne société de Paris, manquer de citer le salon de Mᵐᵉ Récamier. Elle arrive à communiquer le charme qui la rend si remarquable même aux objets qui l’entourent, et tout est chez elle d’une élégance achevée qui exerce une attraction irrésistible: je suis souvent entrée dans des salons assez vastes pour contenir toute une suite d’appartements, et je les ai trouvés infiniment moins frappants avec toute leur richesse que le joli petit salon de l’Abbaye aux Bois.