MADAME RÉCAMIER
(D’après le médaillon de David) (Coll. J. Boulenger)
Les riches draperies de soie blanche, la teinte délicate du bleu qui se marie au blanc dans toute la pièce, les miroirs, les fleurs, tout cela donne à l’appartement un air qui s’harmonise merveilleusement à celui de sa jolie habitante. Il faut penser que Mᵐᵉ Récamier était pour toujours vouée au blanc, car aucune draperie ne tombe autour d’elle qui ne soit d’une blancheur de neige, et vraiment le mélange d’une autre couleur semblerait comme une profanation à la délicatesse exquise de son apparence.
Dans la journée, Mᵐᵉ Récamier admet de 4 heures à 6 heures un nombre limité de personnes, dont les noms sont donnés au domestique qui attend dans l’antichambre. C’est là que j’eus le plaisir d’être présentée à M. de Chateaubriand et la satisfaction de le rencontrer souvent ensuite, satisfaction que je n’oublierai jamais, et pour laquelle j’aurais sacrifié bien volontiers la moitié des belles choses qui récompensent de l’effort d’un voyage à Paris.
Le cercle qu’elle reçoit ainsi l’après-midi est toujours limité et la conversation y est toujours générale. La première fois que moi et mes filles y allâmes, nous ne trouvâmes que deux dames et une demi-douzaine de messieurs, dont M. de Chateaubriand. Une magnifique toile de Gérard, hardiment et sublimement conçue, et exécutée dans la meilleure manière du peintre, occupe tout un côté de l’élégant petit salon. Le sujet du tableau est Corinne dans un moment d’exaltation poétique, une lyre dans la main et une couronne de lauriers sur la tête. Si les costumes de ceux qui l’entourent n’étaient pas modernes, on pourrait prendre cette figure pour Sapho: et jamais cet être passionné, ce martyr de l’amour ne fut peint avec plus de grandeur, plus de sentiment poétique, ou plus d’exquise grâce féminine.
La vue de ce chef-d’œuvre fit tomber la conversation sur Mᵐᵉ de Staël. Son intimité avec Mᵐᵉ Récamier est aussi connue que sa repartie spirituelle à un malheureux monsieur qui, ayant réussi à se placer entre elles deux, s’écria maladroitement: «Me voilà entre l’esprit et la beauté!» A quoi il lui fut sur-le-champ répondu: «Sans posséder ni l’un ni l’autre.»
Ma connaissance de cette liaison me poussa à profiter de l’occasion pour demander à Mᵐᵉ Récamier si Mᵐᵉ de Staël avait eu l’intention de peindre son propre caractère dans celui de Corinne.
«Assurément, me répondit-elle, l’âme de Mᵐᵉ de Staël est entièrement développée dans son portrait de Corinne.» Et se tournant vers la peinture, elle ajouta: «Ces yeux sont les yeux de Mᵐᵉ de Staël.»
Elle me montra une miniature représentant son amie dans tout l’éclat de sa jeunesse, à un âge où véritablement Mᵐᵉ Récamier n’avait pu la connaître. Les yeux avaient certainement la même beauté profonde, la même expression inspirée, que celles que Gérard a données à Corinne. Mais là s’arrête la ressemblance; les lèvres épaisses et le menton gras et lourd de la véritable sibylle sont remplacés sur la toile par ce que l’on peut rêver de plus joli dans une beauté féminine.
L’aspect de la figure représentée sur la miniature indique le moment où celle-ci fut peinte; et cela ne nous donne pas une idée favorable du goût qui régnait à ce moment; car la tête surmontée de boucles à la Brutus est placée sur des bras et sur un buste, aussi dépouillés de toute draperie, mais plus rebondis que ceux de la Vénus de Médicis.