L’ABBAYE AUX BOIS EN 1838
(Col. J. Boulenger)
Pendant que nous regardions tour à tour une peinture puis l’autre, et que nous en parlions, je fus frappée du beau front, des yeux, de la voix et du langage singulièrement gracieux et choisi d’un gentilhomme qui était assis en face de moi, et prenait part à la conversation.
Je fis remarquer à Mᵐᵉ Récamier que peu de héros de romans avaient eu l’honneur d’être illustrés par une peinture comme celle de Gérard et qu’elle devait avoir grand plaisir à posséder celle-là.
«C’est vrai, me répondit-elle, mais ce n’est pas mon seul trésor en ce genre;—je suis assez heureuse pour posséder le dessin original de l’Atala, de Girodet, dont vous devez avoir vu souvent la gravure. Permettez que je vous le montre.»
Nous la suivîmes dans la salle à manger, où ce dessin si intéressant est placé. «Vous ne connaissez pas M. de Chateaubriand?» dit-elle. Je répondis que je n’avais pas ce plaisir.
«C’est lui qui était assis en face de vous dans le salon.»
Je la priai de me le présenter, ce qu’elle fit quand nous retournâmes dans le salon. La conversation reprit et de la façon la plus agréable; chacun s’y mêla. Lamartine, Casimir Delavigne, Dumas, Victor Hugo, et quelques autres, furent passés en revue et jugés avec légèreté, mais finesse et subtilité. Notre Byron, Scott, etc., suivirent; et il était évident qu’ils avaient été lus et compris. Je demandai à M. de Chateaubriand s’il avait connu lord Byron: il répondit: «Non», et ajouta: «Je l’avais précédé dans la vie, et malheureusement il m’a précédé au tombeau.»
On débattit la question de savoir jusqu’à quel point un pays peut apprécier la littérature d’un autre, et M. de Chateaubriand déclara qu’une telle appréciation ne pouvait être nécessairement qu’imparfaite. Ses remarques à ce sujet me parurent d’une vérité indiscutable, surtout en ce qui concerne certaines tournures et certaines nuances dans l’expression, dont la grâce subtile semble échapper dès qu’on tente de les traduire dans une autre langue. Cependant je suppose que la majorité des lecteurs anglais—ceux du moins qui comprennent le français—sont plus au fait de la littérature française que ne le pense M. de Chateaubriand.