L’habitude, tellement répandue parmi nous, d’apprendre la langue française dès l’enfance, nous rend cette langue plus familière qu’on ne le croit. M. de Chateaubriand doutait que nous pussions goûter Molière, et il nommait La Fontaine comme étant hors de portée de la critique ou de la jouissance de quiconque n’était pas Français jusqu’aux moelles.
Je ne puis être de cet avis, bien que je ne sois pas surprise qu’une telle idée existe. Tous les Anglais qui viennent à Paris sont obligés de parler français, qu’ils en soient capables ou non. S’ils s’y refusent, ils doivent perdre tout espoir de causer avec personne de quoi que ce soit. Il suffit d’ailleurs de s’exprimer d’une manière satisfaisante, car on ne peut réussir à parler une langue étrangère comme sa langue nationale. Tout Français qui a coutume de rencontrer des Anglais dans la société doit avoir les oreilles et la mémoire remplies de fausses consonances, de faux accords, et de faux accents; faut-il s’étonner, après cela, s’il pense que ceux qui écorchent une langue de la sorte ne sauraient la comprendre? Toutefois pour plausible que semble cette conclusion, elle ne me paraît pas absolument juste. Quel est celui parmi les hellénistes les plus remarquables, qui serait capable de soutenir une conversation familière en grec? Le cas est ici précisément le même; car j’ai connu des personnes qui pouvaient goûter jusque dans leur moindre finesse les beautés de la littérature française, et qui auraient été probablement inintelligibles si elles avaient essayé de converser dans ce langage durant cinq minutes de suite; tandis que, beaucoup d’autres, s’ils ont eu quelque domestique ou une bonne française, peuvent posséder une assez bonne prononciation et une grande facilité à s’exprimer, mais seraient embarrassés de traduire avec une exactitude scrupuleuse les passages les plus faciles de Rousseau.
Une grande partie des Français instruits lit l’anglais, et semble souvent comprendre tout à fait l’esprit de nos auteurs; mais il n’y a pas en France une personne sur cinquante qui prononcerait un simple mot de notre langage courant. Les Parisiens écoutent avec une gravité polie et parfaitement imperturbable les bévues les plus comiques que commettent les étrangers quand ils parlent français; mais ils ne voudraient pas courir le risque d’en commettre de semblables...
L’idée d’émettre une pensée, fût-ce la plus brillante et la plus élevée qui se puisse former dans une tête humaine, en une langue ridiculement incorrecte, leur inspirerait un sentiment de répugnance assez fort pour rendre calme le plus animé, et silencieux le plus loquace de tous les Français.
Dans ce temps de relations intimes et suivies entre les deux pays, c’est donc aux Anglais à faire abstraction de leur vanité s’ils veulent jouir de la conversation; qu’ils s’embrouillent consciencieusement dans la grammaire et dans l’accent pour avoir le véritable plaisir d’écouter en retour une de ces phrases ciselées, une de ces tournures gracieuses, une de ces épigrammes spirituelles, qui sont l’essence même du génie de la conversation française...
J’ai entendu plus d’une fois, durant les visites que je lui fis depuis, Mᵐᵉ Récamier parler de l’amie illustre qu’elle a perdue. Rien ne m’a jamais intéressée davantage que tout ce que cette charmante femme racontait de Mᵐᵉ de Staël: chaque mot qu’elle prononçait semblait un mélange de chagrin et de bonheur, d’enthousiasme et de regret. Il est triste de songer qu’elle ne trouvera jamais une autre femme qui soit capable de remplacer celle qui n’est plus. Elle semble le sentir, et s’entoure de tout ce qui peut contribuer à garder présent à son souvenir ce qui est à jamais disparu.
UNE SOIRÉE
(Par A. Hervieu) (Extr. de Paris and the Parisians, by Mrs. Trollope)