(Collection J. B.)
Il semble que les gens du peuple aient moins changé que les gens du monde, depuis 1835. Mrs. Trollope vante en toute occasion la vivacité, la gaieté et la bonne humeur de la foule parisienne. Le jour de la fête du roi, elle va se promener aux Champs-Elysées; une immense cohue s’y presse au milieu des baraques foraines, des théâtres en plein vent et des vendeurs de limonade:
«Ce peuple mérite réellement des fêtes—ne peut-elle s’empêcher de s’écrier;—il se réjouit si cordialement, et en même temps si paisiblement!» Dans son enthousiasme, elle vante même la tempérance populaire et jusqu’à la politesse des marchandes de friture.
Un autre jour, pour se rendre de Versailles aux «grandes eaux» de Saint-Cloud, elle monte avec ses compagnons dans un de ces véhicules à cinq ou six chevaux que l’on nomme aujourd’hui tapissières: les voyageurs s’y entassent, ce qui n’empêche pas que les cochers ne prétendent à faire entrer toujours de nouveaux clients dans leurs voitures: «Rien ne pouvait égaler la joie de la foule à la vue des efforts que faisait le conducteur pour remplir les vides», note la bonne lady. Quand elle arrive à Saint-Cloud avec les milliers de personnes qui viennent comme elle de Versailles, déjà les «grandes eaux» ont cessé; «néanmoins, tout le monde parut aussi gai et content que si le spectacle n’eût pas manqué». Et l’un des traits caractéristiques du public de chez nous, c’est peut-être encore cette patience gouailleuse.
LES TUILERIES VERS 1835
(Coll. J. B.)
Mais c’est au jardin des Tuileries que Mrs. Trollope se sent le plus touchée par le goût français. La disposition même de ces charmants jardins, leurs arbres taillés, leurs orangers en caisse, leurs massifs de fleurs réguliers, tout cela l’enchante mieux, avoue-t-elle, qu’un parc à l’anglaise, mais moins encore que le public qui y fréquente. Certes, elle déplore que, depuis la révolution de Juillet, on y laisse pénétrer tous ceux qui se présentent; auparavant, les factionnaires ne permettaient d’entrer qu’aux promeneurs bien vêtus, et Mrs. Trollope trouvait cela bien plus conforme au «decorum» vraiment. Pourtant, elle ne cesse de chanter l’agrément qu’on y goûte, et elle passe ses dimanches à observer la foule railleuse et gaie qui s’y presse et où font sensation les républicains par les détails symboliques de leur mise, comme les dandys par la noirceur invariable de leur chevelure et de leurs favoris, mais surtout les polytechniciens par cette ressemblance avec Napoléon, leur héros, à laquelle ils s’exercent et, paraît-il, arrivent tous.
BOUQUETIÈRE