(Bibliothèque Nationale) (Gavarni)
Enfin, que ce soit aux Tuileries ou dans les salons à l’heure des visites, à Tortoni, sur le boulevard des Italiens, dans les restaurants à 40 sous du Palais-Royal ou chez Mᵐᵉ Récamier, Mrs. Trollope célèbre la grâce inimitable des Parisiennes. «S’il arrive que l’on rencontre une femme habillée ridiculement, ce qui est très rare, il y a cinq chances contre une pour que ce ne soit pas une Française», dit-elle; et elle tente d’expliquer cette «élégance simple et parfaite», qui ne s’obtient que dans «le seul pays du monde où l’on sache repasser», c’est-à-dire à Paris, et qui désespère les étrangères.
«C’est en vain que toutes les femmes de la terre viennent en foule à ce marché d’élégance, chacune portant assez d’argent dans sa poche pour se vêtir de la tête aux pieds avec tout ce qui se trouvera de mieux et de plus riche: quand elle aura acheté et mis comme il convient toute chose exactement de la façon qu’on lui aura prescrite, elle entendra, dans la première boutique où elle entrera, une grisette murmurer à une autre derrière le comptoir: «—Voyez ce que désire cette dame anglaise», et cela (pauvre chère dame!) avant quelle ait pu prononcer un seul mot capable de la trahir...»
Et c’est parce qu’elle a senti de la sorte le charme des Parisiennes et le goût dont la moindre marchande ambulante compose ses bouquets de deux sous ou noue les cerises qu’elle débite aux gamins dans la rue, que l’on pourra excuser cette Mrs. Trollope, si même elle ne s’est pas toujours doutée de l’impertinence qu’il y avait à placer (comme elle l’a souvent fait) au-dessus de notre France son Angleterre. Elle savait bien notre langue, à en juger par les phrases «parisiennes» dont elle parsème son texte—nous les avons imprimées en italiques—et où l’on ne relève que rarement des tournures un peu trop anglaises dans le genre de: «Mais c’est un siècle depuis que je vous ai vu!» Grâce à cet usage qu’elle avait du français, Mrs. Trollope put utiliser les lettres de recommandation dont elle avait eu soin de se munir abondamment et qui lui assurèrent l’entrée de cette société parisienne qu’elle trouve si agréable.
CAMION
Malheureusement, elle ne nous nomme guère les personnes qu’elle y rencontra. Parmi les femmes du monde, elle cite en passant Mᵐᵉ Benjamin Constant; ailleurs, elle conte comment elle connut Mᵐᵉ Récamier chez qui elle causa avec Chateaubriand et entendit une lecture des Mémoires d’outre-tombe. C’est dommage: on eût aimé à savoir quelle était cette «dame métaphysicienne», notamment, qui lui tint des propos si abscons à une soirée dansante, ou cette aimable personne qui désirait tant d’avoir des éclaircissements sur «la manière de faire l’amour à l’anglaise», et toutes les maîtresses des «maisons où elle était reçue», dont elle dessine, sans les nommer, des croquis amusants. Et l’on aurait voulu aussi qu’elle citât plus souvent les noms des hommes notoires qu’il lui fut donné d’approcher, comme Lamennais, dont elle a peint un bon portrait, ou comme Chateaubriand. Mais en 1835, on n’entendait pas le reportage à la manière d’aujourd’hui. Aussi bien, nous pouvons nous consoler de la discrétion de Mrs. Trollope, car l’intérêt de sa correspondance est moins encore dans les portraits qu’elle y trace que dans les observations sur les mœurs qu’elle y fait; et parce que l’on trouve beaucoup plus souvent, dans les autres mémoires du temps, les croquis des personnages en vue que des remarques comme les siennes sur le déplaisir qu’il y a chez nous à rester jeune fille, et la honte que sentent de leur triste état les vieilles demoiselles.
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On trouvera au chapitre XXXIX un tableau enchanteur du boulevard des Italiens, de ses bouquetières, de ses dandys, de ses promeneuses et du glacier Tortoni. Au chapitre XXXI, Mrs. Trollope peint les illustres galeries du Palais-Royal, dont la vogue commençait à céder à celle du boulevard, et conte avec émotion comment elle fut dîner là dans un restaurant à 40 sous où la cuisine lui sembla incomparable. Ailleurs, elle célèbre le Luxembourg, le concert Musard, les Champs-Elysées, ou bien elle fait un chaleureux récit d’un pique-nique à Montmorency. Mais elle est sévère pour nos rues.