En 1835, déjà la «voirie» parisienne était déplorable. Nos pères connaissaient très peu les égouts, à peine les trottoirs, et point du tout l’invention récente de M. Mac-Adam. La nuit, il leur fallait chercher leur chemin à tâtons sous le lumignon jaune des réverbères à huile, alors qu’à Londres le gaz brillait presque partout. Le jour, ils se voyaient arrêtés à chaque pas par un encombrement, salis par quelque vieille cardant des matelas devant sa porte, ou forcés, pour éviter quelque chaudronnier ambulant, de se crotter dans le ruisseau qui coulait au centre de la chaussée mal pavée.

(E. Lami del.) (Coll. J. B.)

C’est que les Parisiens, contrairement aux Anglais, aimaient le luxe et ignoraient le confortable. La moindre petite bourgeoise de chez nous possédait assez de choses luxueuses pour faire pâlir d’envie une grande dame britannique, s’il en faut croire Mrs. Trollope. En revanche, elle n’avait pas d’eau à volonté, car l’eau ne montait guère dans ces grands immeubles à appartements que les Parisiens préféraient aux maisonnettes à la mode de Londres, et les canalisations n’existaient point. C’était le porteur d’eau qui procurait ce qu’il fallait de seaux pour la cuisine, la toilette et le ménage; d’où Mrs. Trollope conçoit certains doutes sur la perfection du ménage et de la toilette qui ne sont peut-être point absolument injustifiés, et qui expliqueraient assez bien ce que ses compatriotes appelaient alors, parait-il, «l’odeur du continent»; mais elle a réellement tort de se demander ensuite si le «raffinement» de son pays sur ce point n’indique pas que l’Angleterre va tomber incessamment dans la décadence de la Grèce et de Rome.

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En politique, en art, en littérature ou en morale, Mrs. Trollope est réactionnaire. Voici pourquoi: c’est parce que les libéraux ne sont que des whigs et qu’elle est elle-même une lady tory. Un gentleman fort comique, qui vivait dans le même temps qu’elle et qui a laissé d’amusants souvenirs, Thomas Raikes, était également tory parce qu’il était tory; ne lui demandons pas d’autre raison, celle-là est d’un très bon Anglais.

Si l’on tente d’approfondir les griefs de Mrs. Trollope contre les libéraux français, ce qu’on démêle de plus clair, c’est qu’elle leur reproche d’avoir favorisé les progrès de l’indecorum: en élevant des barricades dans les rues, les insurgés de 1830 ont démoli celles de la société, dit-elle, et l’on sent tout ce que cet argument a d’irréductible. Néanmoins elle en aurait pu trouver pas mal d’autres.

En 1835, les «Trois Glorieuses» étaient récentes. On voyait toujours, près des Halles, les tombeaux élevés aux «héros de Juillet». Au musée d’Artillerie, on lisait encore une pancarte priant lesdits héros de rapporter les fusils qu’ils avaient empruntés pendant l’émeute et qu’ils n’avaient sans doute point eu, depuis, le loisir de rendre...

Quel est le parti le plus généralement respecté en France? se demande Mrs. Trollope. Elle passe en revue les légitimistes, les carlistes qui diffèrent des légitimistes en ce qu’ils n’acceptent point l’abdication de Charles X, les doctrinaires partisans de Louis-Philippe, et les républicains dont elle fait des croquemitaines. (Elle ne dit pas un mot du parti bonapartiste pour cette raison qu’il n’existait pas et que la noblesse de l’Empire ne formait même pas un milieu spécial et comparable aux milieux légitimiste, doctrinaire ou républicain.) On ne doit point s’étonner si Mrs. Trollope répond à la question qu’elle s’est posée, que le parti le plus estimé en France est celui des légitimistes. Toutefois, elle ajoute prudemment: «Il ne faut pas déduire de cela que la majorité des Français soit disposée à risquer son précieux repos pour rétablir les Bourbons sur le trône», car chacun est trop heureux «de jouir en paix de ses spéculations à la Bourse, des florissants restaurateurs, des boutiques prospères et même de ses propres tables, chaises, lits et cafetières». Et ici il semble bien qu’elle ait vu la vérité.