Certes, Louis-Philippe n’était encore rien moins que populaire, dans ces premières années de «juste-milieu». Stendhal nous a dit dans Lucien Leuwen par quelles bordées de sifflets les provinciaux s’amusaient à accueillir ses fonctionnaires, et Mrs. Trollope elle-même a remarqué l’indifférence du peuple pour le souverain le jour de la fête du roi. Par amour de la paix et de la tranquillité, la France avait accepté Louis-Philippe, mais elle ne s’en était pas éprise: elle n’avait fait avec lui qu’un mariage de raison. Elle lui demandait une administration sage qui permit aux affaires de fructifier et à la nation de prospérer, et Mrs. Trollope observe finement que rien n’était plus propre en 1835 à offenser un doctrinaire que «l’expression du plus léger doute sur sa chère tranquillité»: c’était à ce point que le gouvernement préférait ignorer les émeutes et la manifestation à peu près quotidienne des républicains à la Porte-Saint-Martin.
A ce qu’on réclamait de lui, Louis-Philippe répondit très bien. Quand on voyait le roi-citoyen faire sa promenade à pied sur les boulevards, à la façon d’un bon bourgeois à qui ne manque que sa dame et sa demoiselle, tel que Mrs. Trollope nous le montre: le parapluie sous le bras, et distingué seulement du commun des hommes par une innocente petite cocarde à son chapeau, on ne saluait guère, mais au fond on n’était pas fâché.—Et l’on ne doit pas oublier, non plus, que Louis-Philippe était l’homme le plus spirituel de son royaume.—Malheureusement, il régnait sur un siècle romantique, et il faut avouer que le «juste-milieu» n’était pas très exaltant pour l’imagination... Comprimé, le romantisme politique éclata, comme on sait, par cette révolution de «quarante-huit», qui fut sans doute la plus niaise de toutes les révolutions françaises.
MARIE DORVAL
(Gravure de Léon Noël) (Bibliothèque Nationale)
Le grand événement qui passionnait l’opinion en ce printemps de 1835, c’était le Procès-Monstre.
Depuis les «Trois Glorieuses», le parti républicain n’avait cessé de s’agiter contre le gouvernement de Louis-Philippe, à qui il reprochait d’avoir «escamoté» la République. Il était peu nombreux et dénué d’argent, mais bien organisé en sociétés secrètes, et composé d’hommes résolus: ouvriers luttant pour améliorer leur vie et étudiants enflammés de lyrisme. Depuis 1831, les insurrections n’avaient pas cessé. En avril 1834 des émeutes éclatèrent dans diverses villes. Du 9 au 13 avril, les ouvriers lyonnais tinrent tête à la troupe. Dès que la nouvelle de leur soulèvement parvint à Paris, le 13 avril, les républicains de la capitale commencèrent à faire des barricades; et un officier de la petite armée que M. Thiers déploya contre eux ayant été blessé devant le nº 12 de la rue Transnonain, ses soldats entrèrent dans la maison et y massacrèrent tout, compris les femmes et les petits enfants. A Lunéville, Grenoble, Marseille, Poitiers, etc., il y eut également des troubles.
Le gouvernement résolut d’en finir et déféra 164 émeutiers, accusés d’avoir comploté contre la sûreté de l’Etat, à la Chambre des Pairs constituée en Haute-Cour de justice. Le Procès des accusés d’avril, surnommé le Procès-Monstre, dura de mars 1835 à janvier 1836. On avait interdit aux femmes l’entrée du Luxembourg; seule, paraît-il, George Sand, vêtue en homme, put assister à quelques séances. Mais Mrs. Trollope qui était une honnête lady, n’avait pas coutume de fumer des cigares ni de revêtir des pantalons à pont: elle ne put entrer. Toutefois elle donne une quantité de détails amusants sur l’état de l’opinion et les précautions du gouvernement.