ANTONY: «ELLE ME RÉSISTAIT JE L’AI ASSASSINÉE!»
(Lith. de V. Adam) (Collection J. B.)
En littérature, comme en politique, Mrs. Trollope est réactionnaire. Au théâtre, ce qu’elle préfère, ce sont les pièces anciennes et même les grandes coquettes de cinquante-six ans, telle l’illustre Mˡˡᵉ Mars. En revanche, ce qu’elle déteste le plus c’est la nouvelle école des romantiques, «l’école du décousu», comme elle l’appelle. On trouvera plus loin quelques-unes de ses diatribes contre les «horreurs à la mode»... Et vraiment elle n’y a pas tort.
Car, lorsqu’elle parle de la littérature romantique, Mrs. Trollope pense presque toujours au théâtre. C’est sur ses pièces qu’elle juge Victor Hugo. De la romancière George Sand, elle dit au contraire: «La dame qui écrit sous ce nom ne saurait être rejetée, même par le défenseur le plus austère des mœurs publiques, sans un soupir», et elle consacre tout un chapitre à pousser ce soupir-là. Quant à M. d’Arlincourt, il est vrai qu’elle se montre rigoureuse pour lui, mais vraiment ce vicomte était trop ridicule. Encore un coup, ce ne sont pas les poèmes ni les romans, mais les pièces de la nouvelle école que Mrs. Trollope appelle «les horreurs à la mode».
Or, que vit-elle jouer pendant son séjour à Paris? Charlotte Brown, de Mᵐᵉ de Bawr... Si elle «éreinta» de la belle manière cette consœur, excusons Mrs. Trollope.—Quoi encore? Le Monomane, de Duveyrier, mélodrame en cinq actes, à l’Ambigu. En ce temps-là, les mélodrames étaient des pièces «littéraires»; on n’y allait pas du tout, en souriant, pour pleurer, mais gravement, et on les trouvait sublimes. Si vous connaissez Le Monomane de Duveyrier, histoire abracadabrante d’un procureur du roi agité de la folie du sang, intrigue mêlée de somnambulisme, poison, assassinat sur la scène, et tout ce qui s’ensuit, vous excuserez encore Mrs. Trollope de n’avoir pas admiré ce drame autant que les «jeunes gens de Paris»; et vous lui pardonnerez également, je pense, d’avoir un peu ri à la Tour de Nesles, de Gaillardet et Dumas, qui en 1835, ne passait pas moins que Le Monomane pour une pièce de haute littérature.
LA TOUR DE NESLE: «REGARDE ET MEURE»
(Lithographie de V. Adam) (Coll. J. B.)
Enfin, pour tout achever, la pauvre femme vit jouer le Roi s’amuse et Angelo, tyran de Padoue, de Victor Hugo. On venait de faire autour de la première représentation d’Angelo une réclame incroyable. Le Théâtre-Français avait engagé spécialement Mᵐᵉ Dorval pour figurer aux côtés de Mˡˡᵉ Mars... Cette fois encore, peut-on en vouloir à Mrs. Trollope de se livrer à d’innocentes plaisanteries sur ce «tyran pas doux du tout», qu’elle trouve ridicule non sans raison, et a-t-elle tort lorsqu’elle constate que Victor Hugo a parfaitement réussi à mêler le tragique au comique, car la «catastrophe se produisant par le moyen du poignard et du poison, la pièce est une tragédie sans contredit, mais les incidents et les dialogues ayant été traités dans l’esprit le plus gai, cette même pièce est sans faute une comédie»?