Quand, à la fin, toutes les dames mariées, jeunes et vieilles, furent dûment pourvues de cavaliers, plusieurs messieurs sérieux et respectables émergèrent des encoignures et des sofas, et invitèrent les jeunes patientes qui les acceptèrent tranquillement et gracieusement, en souriant, et leur permirent de les faire danser.

Les vieilles dames comme moi, que le destin attache aux murs des salles de bal, trouvent leur consolation et leur distraction à des sources variées. D’abord, elles ont la conversation; ou, si elles restent silencieuses, elles peuvent écouter les plus jolis airs de la saison, merveilleusement bien joués. Puis l’arène entière, pleine de pieds glissants, est ouverte à leurs critiques et à leur admiration. Une autre consolation, et substantielle, se trouve dans le souper; quelquefois même une glace prise au plateau qu’on passe devant elles sera la très bienvenue des veilleuses fatiguées. Mais il y a d’autres sortes de distractions, qui feraient volontiers souhaiter à la plus jeune partie du monde civilisé que les vieilles dames portassent des lunettes et y vissent moins clair; je parle de la paisible contemplation d’une demi-douzaine de fleurts qui vont leur train autour d’elles,—certains si bien conduits! d’autres si maladroitement!

En pareil cas, en Angleterre, les vieilles dames s’arrangent soigneusement pour que l’on ne s’aperçoive pas qu’elles voient ce qu’elles voient, mais elles regardent autour d’elles sans aucun sentiment de gêne et sans se dire qu’elles préféreraient être ailleurs afin de ne pas assister à ce qui se passe aux environs. C’est qu’elles éprouvent la certitude très rassurante, du moins je le crois, que la jeune belle s’occupe non à se ruiner, mais à faire fortune. Or, ici encore je puis répéter ce que j’ai déjà dit si souvent: en France, on agit tout autrement, sinon mieux.

En Angleterre, si l’on voit une femme faire tout l’exercice du fleurt, depuis la première et chaleureuse phrase d’accueil: «Comment vous portez-vous?» jusqu’à ce dernier et doux sentiment, qui fixe immuablement les yeux sur le parquet, tandis que la tête semble s’incliner tendrement pour permettre à l’heureuse oreille de recevoir les enivrantes paroles du parfait amour,—quand on voit cela, en Angleterre, même si la dame n’a plus depuis longtemps ses dix-huit ans, on peut être assuré qu’elle n’est pas mariée; mais ici, je le dis sans médisance, sans l’ombre de médisance, on peut être assuré qu’elle l’est. Elle peut être veuve; ou bien elle peut fleurter dans l’innocence de son cœur, parce que c’est la mode; mais elle ne peut le faire si elle n’est pas mariée.

J’étais plongée l’autre soir dans ces observations, quand une dame d’un certain âge, qui, pour une raison ou pour une autre (et il n’est pas facile de deviner pourquoi), ne valse jamais, traversa la pièce et vint se placer auprès de moi. Bien qu’elle ne danse pas, c’est une charmante personne, et comme j’ai souvent causé avec elle, je la vois toujours s’approcher avec grand plaisir.

«A quoi pensez-vous, madame Trollope? me dit-elle; vous avez l’air de méditer?»

J’hésitai un moment à lui confier exactement ce qui se passait dans mon esprit; tout en réfléchissant je la regardais et je vis en elle quelque chose qui me fit croire que je pouvais lui livrer mes confidences sans craindre aucune sévérité de sa part; alors je répondis très franchement:

«Je médite, en effet, et c’est sur la situation faite en France aux femmes qui ne sont pas mariées.

—Des femmes qui ne sont pas mariées?... Vous n’en trouverez presque jamais en France, dit-elle.