—Oh non! répliquai-je avec ardeur. Il est, à mon avis, impossible de leur donner trop d’importance, car de leur influence dépend entièrement le ton de la société.
—Vous avez tout à fait raison. Ceux qui ont vécu aussi longtemps que vous dans le monde n’en sauraient douter: et comment pourraient-elles avoir tant d’influence si dans les réunions elles étaient négligées, et si les jeunes filles, qui n’ont encore aucune situation dans le monde, leur étaient préférées?
—Mais assurément, être préférée pour une valse ou un quadrille, cela n’est pas le but important que se propose l’une ou l’autre de nous?
—Non, peut-être; mais c’est une conséquence nécessaire. Chez nous les femmes se marient jeunes, aussitôt, en fait, que leur éducation est finie, et avant qu’il leur ait été permis d’entrer dans le monde et de prendre part à ses plaisirs. Leur destinée, au lieu d’être la plus brillante que toute femme puisse envier, serait au contraire la plus triste, si on leur défendait de profiter des plaisirs naturels à leur âge et à leur caractère national, parce qu’elles seraient mariées.
—Pourtant, n’est-ce pas une dangereuse coutume que celle de lancer pour la première fois dans la société des jeunes femmes alors qu’elles sont irrévocablement engagées, et de les exposer à l’ambiance de jeunes hommes que leur devoir leur défend de trouver très aimables?
—Oh non!... Quand une jeune femme a de bonnes intentions, ce n’est pas un quadrille, ni une valse, qui la détournera du droit chemin. Si cela était possible, le devoir des législateurs de toute la terre serait de défendre à tout jamais ces exercices.
—Non, non, non! dis-je vivement; je ne pense pas cela; au contraire, je suis tellement convaincue, par mes propres souvenirs et par les observations des autres, que la danse n’est pas une source fictive, mais une source réelle et bien naturelle de plaisir, un penchant commun à tous, que, au lieu de désirer qu’elle soit interdite, je voudrais, si j’en avais le pouvoir, la rendre plus générale et plus fréquente qu’elle n’est, et que les jeunes gens ne se réunissent jamais sans qu’ils pussent danser à volonté.
—Et de ce plaisir, que vous appelez une espèce de besoin, vous excluriez toutes les jeunes femmes au-dessus de dix-sept ans, parce qu’elles seraient mariées?... Les pauvres!... Au lieu de les trouver si pressées d’entrer dans la vie active, nous aurions alors grand’peine à obtenir qu’elles nous permissent de monter un ménage pour elles. Le mariage, elles le prendraient en horreur, si telles étaient ses lois.
—Je ne les voudrais pas telles, je vous assure», répondis-je, assez embarrassée de m’expliquer clairement sans dire quelque chose qui puisse paraître ou grossièrement pensé, ou un cruel soupçon contre l’innocence, ou une attaque peu civile contre les mœurs nationales; je restai donc silencieuse.