Ma compagne semblait s’attendre à ce que je continuasse, mais, après un court intervalle, elle reprit la conversation en disant: «Alors quel arrangement proposez-vous pour concilier la nécessité du danger et les convenances qui veulent, selon vous, que les femmes mariées ne soient pas exposées au danger que vous semblez trouver qui s’en dégage?

—Je serais trop chauvine en répondant qu’à mon avis notre manière d’agir en ce cas est la meilleure.

—Telle est votre opinion?

—A parler sincèrement, oui.

—Voudriez-vous avoir l’amabilité de m’expliquer la différence qui existe à ce point de vue entre la France et l’Angleterre?

—La seule différence entre nous, c’est que, dans mon pays, les amusements qui réunissent les jeunes gens dans les circonstances les plus favorables, peut-être, à faire tenir aux hommes des discours de galanterie et d’admiration et à disposer les femmes à les écouter gracieusement, sont regardés comme faits pour les personnes non mariées.

—Chez nous, c’est exactement le contraire, répliqua-t-elle, du moins en ce qui regarde les jeunes femmes. En adressant une frivole et insignifiante galanterie, inspirée par la danse, à une jeune fille, nous estimerions violer la prudente et délicate réserve dont elle a été entourée. Une jeune personne doit être donnée à son mari avant que ses passions aient été éveillées ou son imagination excitée par la voix de la galanterie.

—Mais pensez-vous qu’il soit plus désirable que cela ait lieu après qu’elle a été donnée à son mari?

—Certainement, ce n’est pas désirable, mais c’est infiniment moins dangereux. Quand une jeune fille est mariée très jeune, ses sentiments, ses pensées, son imagination sont entièrement occupés par son mari. Son mode d’éducation l’y prépare, et ensuite c’est au mari à savoir gagner et retenir ce jeune cœur. S’il sait s’y prendre, ce n’est pas par une valse ou un quadrille qu’on le lui volera. Les maris n’ont en aucun pays si peu de raison de se plaindre de leurs femmes qu’en France; car en aucun pays la manière de vivre avec elles ne dépend autant d’eux. Chez vous, c’est le contraire, s’il en faut croire vos romans, et même les étranges procès rendus publics par vos journaux. Attachements antérieurs, affections d’enfance cassées par le mariage, renouées ensuite, ce sont les histoires que nous entendons et lisons; et elles ne nous induisent pas à adopter votre système pour améliorer le nôtre.

—La grande notoriété des cas auxquels vous faites allusion prouve leur rareté, répondis-je. Telles tristes histoires n’auraient que peu d’intérêt pour le public, soit comme roman, soit comme procès, si elles ne retraçaient pas des circonstances hors de la vie ordinaire.