(Coll. J. Boulenger)
Je ne trouvai aucune réponse à faire; et mon silence ne sembla pas lui plaire, car, après être resté assis quelques minutes en silence, il se leva de la place qu’il avait obtenue à si grand’peine et, se frayant un passage à travers la foule, il disparut derrière nous; mais je pus le revoir, avant de quitter l’église, debout sur les marches de la chaire... La messe terminée, je regardai la chaire; elle était encore vide, mais, en jetant les yeux autour de moi, je vis tous les regards tournés vers une petite porte dans le bas côté nord, presque immédiatement derrière nous. Il est entre là! dit une jeune femme près de nous, d’un ton qui semblait indiquer un sentiment plus profond que le respect, et qui vraiment touchait à l’adoration. Ses yeux restèrent fixés sur la porte comme ceux de beaucoup d’autres jusqu’à ce qu’elle s’ouvrît et qu’un jeune homme élancé, dans le costume du prêtre qui va monter en chaire, y apparût. Un bedeau lui fraya un chemin à travers la foule, qui, épaisse et serrée comme elle était, se reculait de chaque côté pour le laisser approcher de la chaire, avec beaucoup plus de docilité qu’elle ne l’eût fait poussée par une troupe de cavalerie.
Le silence le plus profond accompagnait sa marche; jamais je ne vis démonstration de respect plus frappante; et l’on prétend que les trois quarts de Paris considèrent cet homme comme un hypocrite!
Aussitôt qu’il eut atteint la chaire, tandis qu’il se préparait par une muette prière au devoir qu’il allait accomplir, un bruit se fit entendre dans la partie supérieure du chœur et l’archevêque, suivi de son splendide cortège ecclésiastique, s’avança vers la partie de la nef qui est immédiatement en face du prédicateur. En arrivant à l’endroit réservé, chacun gagna sans bruit la place qui lui était assignée d’après sa dignité, tandis que l’assemblée entière attendait debout respectueusement, et semblait
Admirer un si bel ordre et reconnaître l’église.
Il est plus facile de vous décrire tout ce qui précéda le sermon que le sermon lui-même. Ce fut un tel flot de paroles, un tel torrent, une telle averse de déclamations passionnées que, même avant d’en avoir entendu assez pour pouvoir juger du sujet, je me sentis disposée à mal juger du prédicateur, et à soupçonner ce discours d’avoir plus de fleurs et de fioritures de rhétorique humaine que de simple vérité divine.
Ses gestes violents me déplurent aussi excessivement. Le mouvement rapide et incessant de ses mains, quelquefois de l’une, quelquefois des deux, ressemblait plus à celui des ailes d’un oiseau-mouche qu’à aucune autre chose dont je puisse me souvenir; mais le bourdonnement partait de l’assemblée en admiration. A chaque pause—il en faisait fréquemment, et évidemment exprès, comme un mauvais acteur—une rumeur louangeuse courait à travers la foule.
Je me souviens d’avoir lu quelque part qu’un prêtre de naissance noble, de peur que ses ouailles ne devinssent familières avec lui, s’adressait à elles du haut de la chaire en ces termes: Canaille chrétienne! C’était mal—très mal, certainement: mais je ne sais si le Messieurs de l’abbé Lacordaire est beaucoup plus dans le ton convenable à un pasteur chrétien. Cette apostrophe mondaine fut répétée plusieurs fois pendant le discours, et j’ose dire contribua grandement à l’effet désagréable que me produisit l’éloquence du prédicateur. Je ne me rappelle pas avoir jamais entendu un prédicateur que j’aie moins aimé, moins vénéré et moins admiré que ce nouveau saint parisien. Il fit des allusions très acérées à la renaissance de l’Eglise catholique romaine en Irlande et anathématisa cordialement tous ceux qui s’y opposeraient.
En vous racontant le prologue de deux heures qu’avait été la messe, j’ai oublié de vous dire que beaucoup de jeunes gens—non aux places réservées dans la nef mais de ceux qui étaient assis près de nous—lisaient pour échapper à l’ennui de l’attente. Quelques-uns des volumes qu’ils tenaient avaient tout l’air de romans provenant d’un cabinet de lecture; d’autres étaient évidemment des recueils de cantiques, probablement moins spirituels que pleins d’esprit.
Ce spectacle me découvrit une nouvelle page de Paris tel qu’il est, et je ne regrette pas les quatre heures qu’il m’a coûtées; mais une fois suffit: je ne retournerai certes pas entendre l’abbé Lacordaire.