Lorsque je me fus installée aussi confortablement que possible sur ma chaise au dossier droit, j’eus une première consolation à ma longue attente en songeant que du moins elle se passerait entre les murs vénérables de Notre-Dame. C’est une glorieuse vieille église, et, bien qu’on ne puisse la comparer à l’Abbaye de Westminster, ou à Anvers, ou à Strasbourg, ou à Cologne, ou à beaucoup d’autres que je pourrais nommer, elle garde assez d’intérêt pour vous occuper pendant un temps considérable. Les trois rosaces élégantes qui jettent leur lumière colorée au nord, à l’ouest et au sud offrent par elles-mêmes une très jolie étude pour une demi-heure ou deux, et, d’ailleurs, elles rappellent, malgré leur minime diamètre de quarante pieds, la magnifique fenêtre ronde de l’ouest à la cathédrale de Strasbourg, dont le seul souvenir suffirait à faire passer un autre long espace de temps...
J’avais une autre source de distraction, et rien moins qu’insignifiante, à observer l’affluence des assistants. L’édifice renferma bientôt autant d’être vivants qu’il en pouvait contenir; et les places que nous jugions quelconques quand nous les prîmes, se trouvèrent si commodément situées que nous nous réjouîmes de les avoir choisies. Il n’y avait pas un pilier qui ne servît d’appui à autant d’hommes qu’il en fallait pour l’entourer, et pas un ornement en saillie, pas une balustrade des autels latéraux, pas un point élevé, qui ne fût comme si un essaim d’abeilles s’y était suspendu.
Mais ce qui attira le plus mon attention fut ce qui se passait dans la nef. Quand on me dit que c’était la partie de l’église réservée aux hommes, je pensai que j’y verrais des citoyens catholiques, respectables et d’un âge mûr, venus de tous les coins de la ville et peut-être du pays pour entendre le célèbre prédicateur; mais, à mon grand étonnement, je vis arriver par douzaines des jeunes gens joyeux, élégants, mis à la dernière mode, et tels que je n’en avais encore jamais vu à d’autres cérémonies religieuses. Parmi eux se trouvait une certaine quantité d’hommes plus âgés; mais la grande majorité ne dépassait pas trente ans. Je ne pouvais comprendre la raison de ce phénomène; mais tandis que je me creusais la tête pour en trouver l’explication, le hasard vint en aide à ma curiosité sous la forme d’un voisin communicatif.
Dans aucun endroit du monde il n’est plus aisé d’entrer en conversation avec un étranger qu’à Paris. A tous les degrés de la société il y règne une courtoisie et une sociabilité naturelles, et celui qui le désire peut facilement connaître l’état d’esprit de toutes les classes. Le temps présent est très favorable à cela, car le trait le plus remarquable des mœurs parisiennes, en ce moment, c’est une absolue liberté d’exprimer son opinion sur toutes choses.
J’ai entendu dire qu’il était difficile d’obtenir une réponse nette, précise et courte d’un Irlandais; d’un Français, c’est impossible: quand sa réplique à votre question équivaudrait au fond au sec anglicisme «I don’t know» [je ne sais pas], elle serait faite d’un ton et avec une tournure de phrase qui vous persuaderaient qu’on sera satisfait et même extrêmement heureux de répondre à toutes les autres demandes qu’il vous plaira de faire sur le même sujet, ou sur un autre.
Pour avoir déplacé ma chaise d’un pouce et demi en vue de la commodité d’un voisin à cheveux gris, celui-ci fut amené à prononcer: «Mille pardons, madame!» avec une remarque sur la gêne qu’apportait la réserve de toutes les meilleures places pour les messieurs. C’était tout à fait contraire, ajouta-t-il, à la coutume ordinaire des Parisiens, et de fait, c’était pourtant la seule disposition que l’on eût trouvée pour que les dames ne fussent pas incommodées par le flot impétueux des jeunes gens qui viennent régulièrement entendre l’abbé Lacordaire.
«Je ne vis jamais tant de jeunes gens dans aucune assemblée religieuse, dis-je, espérant qu’il pourrait m’expliquer ce mystère...
—La France, répondit-il avec énergie, comme vous pouvez vous en convaincre en regardant cette multitude, n’est plus la France de 1793, quand ses prêtres chantaient des cantiques sur l’air du Ça ira. La France est heureusement redevenue profondément et sincèrement catholique. Ses prêtres sont à nouveau ses orateurs, ses plus grands, ses plus hauts dignitaires. Elle peut encore donner des cardinaux à Rome, et Rome peut encore donner un ministre à la France.»
LACORDAIRE PRÊCHANT A NOTRE-DAME