Au reste, tout ce que je peux vous dire quant à la toilette, c’est que nos élégantes ne doivent plus espérer de trouver ici aucun article utile pour leur garde-robe à meilleur marché; au contraire, tout s’y paye beaucoup plus cher qu’à Londres; et ce qui doit également les empêcher de faire leurs emplettes ici, c’est que les différents objets que nous avions l’habitude de considérer comme mieux fabriqués que chez nous, spécialement les soieries et les gants, sont maintenant, à mon avis, décidément inférieurs aux nôtres en qualité: les articles qu’on peut acheter au même prix qu’en Angleterre, sont moins bons à l’usage.
Les seules emplettes que j’aimerais à rapporter chez moi, ce seraient des porcelaines: mais cela, nos tarifs de douane nous le défendent, et, sans cette protection, nos Wedgewood et nos Mortlake ne vendraient plus que peu d’articles d’ornement, car non seulement leurs prix sont plus élevés mais leur matière première et leur façon sont, à mon avis, extrêmement inférieurs. Il est réellement agréable à mes sentiments patriotiques de pouvoir constater honnêtement que, sauf ces objets et quelques articles de luxe, comme les bronzes dorés, les pendules d’albâtre et cætera, il n’y a rien ici que nous ne puissions trouver en abondance dans notre pays.
XXIX
L’ABBÉ LACORDAIRE.—SUCCÈS DE SES SERMONS A NOTRE-DAME.—LES MEILLEURES PLACES RÉSERVÉES AUX HOMMES.—DIMENSIONS DE NOTRE-DAME.—AFFLUENCE DE jeunes gens de Paris.—ILS FONT ET DÉFONT LES RÉPUTATIONS.—LACORDAIRE EST UN PRÉDICATEUR DÉPLORABLE.
La grande réputation d’un prédicateur nous décida dimanche à supporter deux heures d’attente fastidieuse avant la messe qui précéda son sermon. C’est de la sorte seulement qu’on peut s’assurer une chaise à Notre-Dame quand l’abbé Lacordaire y doit monter en chaire. L’ennui est grand; mais ayant successivement entendu dire de ce personnage célèbre qu’il était «envoyé par le ciel pour ramener la France au catholicisme»; qu’il était «un hypocrite laissant Tartuffe loin derrière lui»; que son «talent dépasse celui de tout prédicateur depuis Bossuet», et que c’était «un charlatan qui devrait prêcher de sa baignoire plutôt que de la chaire de Notre-Dame», je me décidai à le voir et l’entendre moi-même, quoique je sois peu capable de discerner où peut être la vérité entre les deux partis qui sont séparés par un abîme. Quelques circonstances vinrent d’ailleurs diminuer l’ennui de notre longue attente, et je dois avouer que ce ne fut point là la moins profitable partie des quatre heures que nous passâmes dans cette église.
NOTRE-DAME
(Coll. J. B.)
En entrant, nous trouvâmes l’immense nef close par des barrières, comme elle l’avait été le dimanche de Pâques pour le concert (car ainsi pourrait-on appeler l’office de cette fête). Quand nous voulûmes pénétrer dans cette partie réservée, on nous dit qu’aucune dame n’y était admise, mais que les bas-côtés contenaient beaucoup de chaises et qu’on y trouvait des places excellentes.
Cet arrangement m’étonna pour plusieurs raisons. D’abord parce qu’il est absolument contraire aux usages nationaux, car partout, en France, les meilleures places sont réservées aux femmes, ou du moins, en principe, j’ai toujours trouvé qu’il en fut ainsi. Ensuite parce que, dans toutes les églises où je suis entrée jusqu’à présent, l’assemblée, toujours nombreuse, est invariablement composée d’au moins douze femmes pour un homme. Aussi lorsque, en regardant dans la partie réservée, j’y remarquai assez de rangées de chaises pour recevoir quinze cents personnes, je pensai qu’à moins que tous les prêtres de Paris ne vinssent en personne faire honneur à leur éloquent confrère, il était assez peu vraisemblable que cette mesure peu galante fût nécessaire. Je n’eus pas le temps, au reste, de me perdre en conjectures, car la foule se pressait déjà à toutes les portes, et nous nous dépêchâmes de nous assurer des meilleures chaises dans les bas-côtés. Nous parvînmes à nous placer entre les piliers, juste en face de la chaire, et nous en fûmes satisfaits car nous ne doutâmes pas qu’une voix qui avait acquis une telle renommée ne pût se faire entendre dans les galeries latérales de Notre-Dame.