Après tout, je pense que ce mystérieux art de la toilette, dont j’ai déjà parlé, vient de ce bon goût naturel, universel et inné. Il existe un à-propos, une bienséance, une sorte d’harmonie dans les différentes parties de la toilette féminine, que l’on constate sur les toques de coton aux teintes éclatantes assorties aux mouchoirs et aux tabliers, comme sur les chapeaux les plus élégants des Tuileries. Le mot si expressif pour qualifier une femme bien mise: faite à peindre, peut être bien souvent appliqué avec autant de justice à une paysanne qu’à une princesse; car toutes deux ont la même délicatesse naturelle de goût.
C’est ce sentiment national qui rend tellement supérieurs, à Paris, la mise en scène, le corps de ballet, et tout ce qui dans les théâtres forme tableau. Là, une simple erreur dans la couleur ou l’arrangement pourrait détruire l’harmonie entière et le charme de l’ensemble: mais vous voyez ici de pauvres petites filles, louées à la nuit moyennant quelques sous pour figurer des anges ou des Grâces, entrer dans la composition de la scène avec un instinct aussi infaillible que celui qui pousse les oies sauvages, volant à travers les airs, à se former en une phalange triangulaire admirablement ordonnée, au lieu de se disperser vers tous les points de la boussole, comme on le voit faire par exemple à nos figurantes à nous lorsque le maître de ballet ne les tient pas aussi rigoureusement en ordre qu’un bon chasseur rassemble sa meute.
C’est un soulagement pour mes yeux de constater que le fard n’est plus à la mode. Je ne comprends pas ceux qui disent qu’un regard brillant le devient plus encore par une légère touche de rouge habilement appliquée en dessous. En tout cas si on en met encore, c’est si adroitement que cela ne produit qu’un bon effet, et voilà un immense progrès sur la mode, dont je me souviens trop bien, de farder les joues des jeunes et des vieilles à un point réellement effrayant.
(E. Lami del.) (Coll. J. B.)
Un autre progrès que je goûte fort, c’est que la plupart des vieilles dames ont renoncé aux cheveux artificiels; elles arrangent maintenant leurs propres cheveux gris avec le plus d’élégance et de soin possibles. L’apparence générale de l’ensemble y gagne: la nature arrange les choses pour nous beaucoup mieux que nous ne le pouvons faire; et l’aspect d’une figure âgée entourée de boucles noires, brunes ou blondes, est infiniment moins agréable que celui d’un vieux visage accompagné de ses propres cheveux argentés.
J’ai entendu observer, avec beaucoup de justesse, que le fard n’est seyant qu’à celles qui n’en ont pas besoin: on peut dire la même chose des faux cheveux. Quelques-uns des édifices en cheveux noirs et brillants comme du jais que j’ai vus ici excédaient certainement en quantité de cheveux ce qui peut croître sur aucune tête humaine; mais quand cet édifice surmonte un jeune visage qui semble avoir droit à tous les honneurs que l’art des coiffeurs peut imaginer, il n’y a rien là d’incongru ni de désagréable, bien qu’il soit toujours dommage de mêler quoi que ce soit de faux à la gloire d’une jeune tête. Pour ce sentiment-là, Messieurs les Fabricants de faux cheveux ne me rendront pas grâces: après avoir interdit l’usage des fausses tresses aux vieilles dames, voilà que je désapprouve maintenant les fausses boucles pour les jeunes!
«1835»
(Par Gavarni) (Bibl. nat.)