LA CONVERSATION ANGLAISE
(Par Devéria) (Bibl. nat.)
haussement d’épaules étant toujours le fait de ceux dont le suffrage n’est d’aucune importance dans la société, on aurait grand tort de prendre, pour les éviter, un masque d’ignorance et de frivolité.
C’est là, je crois, la véritable cause qui fait que la conversation des femmes parisiennes se soutient sur un diapason plus élevé que celui auquel les femmes anglaises osent prendre le courage de monter. La politique elle-même, ce terrible écueil, qui engloutit une si grande partie du temps que nous consacrons à la société, et qui partage nos salons en des comités d’hommes et des coteries de femmes, la politique elle-même peut être traitée par elles sans inconvénient; car elles mêlent sans crainte à ce sujet malsonnant, tant de gai persiflage, tant de perspicacité et un tact si sûr, que plus d’une difficulté, qui a peut-être embarrassé de sages législateurs à la Chambre, est tranchée par elles dans leurs salons, et devient, grâce à la légèreté de leur esprit, parfaitement intelligible.
Il suffit d’être familiarisé avec cette délicieuse partie de la littérature française qui est formée par les recueils épistolaires et les mémoires, ouvrages dans lesquels les mœurs et l’esprit des personnages sont peints avec plus de vérité qu’ils ne sauraient l’être dans aucune biographie; il suffit, dis-je, de connaître l’aspect de la société, telle qu’elle se montre dans ces volumes, pour sentir que le caractère français a éprouvé un grand et important changement depuis un siècle. Il est devenu peut-être moins brillant, mais aussi moins frivole, et si nous sommes obligés d’avouer que la constellation littéraire, qui aujourd’hui paraît sur l’horizon, ne contient aucun astre aussi éclatant que ceux qui étincelaient sous le règne de Louis XIV, nous ne trouverions pas non plus à présent de ministre qui écrivît à son ami comme le cardinal de Retz à Boisrobert: «Je me sauve à la nage dans ma chambre, au milieu des parfums.»
En attendant, si l’on peut accorder une confiance entière à ces annales des mœurs, je dirai que le changement qui s’est opéré dans les femmes n’a point été dans la même proportion. Il me semble retrouver en elles le même genre d’esprit que Mᵐᵉ Du Deffand nous a fait si bien connaître. Les modes doivent changer, aussi les modes ont-elles changé, et cela non seulement quant aux habits, mais encore dans des points qui tiennent d’une manière plus profonde aux mœurs; mais toutes les parties essentielles sont restées les mêmes: une petite-maîtresse est encore une petite-maîtresse, et l’esprit d’une femme française est toujours ce qu’il était: brillant, enjoué, cependant plein de vigueur. Je ne puis m’empêcher de croire que si Mᵐᵉ de Sévigné elle-même pouvait tout à coup reparaître dans les lieux sur lesquels elle répandit tant d’éclat, et qu’elle se retrouvât au sein d’une soirée de Paris, elle ne sentirait aucune difficulté à prendre part à la conversation, de même qu’elle le faisait avec Mᵐᵉ de Lafayette, Mˡˡᵉ Scudéri et tant d’autres femmes d’esprit de son temps, pourvu toutefois que l’on ne parlât point de politique. Sur ce sujet-là, elle et ses interlocuteurs ne s’entendraient guère...