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Un jour, sur le pont des Arts, en compagnie de deux Immortels,—un grand poète et M. le duc de Broglie,—le confident de M. Bergeret développait des remarques abondantes et subtiles. Quand il fut parti, l'homme d'état académicien exprima son sentiment en une phrase où la pudeur du doctrinaire fortifie la réserve du gentilhomme:

«Il est charmant, mais bien pervers!»

On conçoit qu'un peu de surprise se soit mêlée à l'admiration de M. le duc de Broglie écoutant son nouveau collègue qui, en une forme polie, avec des phrases élégantes et discrètes, exposait tranquillement des opinions formidables. Le ministre du Maréchal était préparé contre tous les assauts des ennemis de la société,—il demeurait sans défense devant cet adversaire imprévu: un nihiliste souriant.

C'est que le noble écrivain du Secret du Roi était le plus généreux et peut-être le plus téméraire des idéologues: conférant à sa théorie de «l'ordre moral» une sorte de vertu rétroactive, il avait entrepris d'introduire le sens de la dignité dans les jugements de l'Histoire. Son rigorisme impérieux réglait celle-ci comme une maison solennelle et bien tenue où les Faits, introduits cérémonieusement par un invisible maître des Cérémonies, se succèdent à distance respectueuse et trouvent aussitôt dans l'harmonie préétablie la place qui leur était réservée. De cette façon de voir, les menues conjonctures prennent un caractère de nécessité et les rencontres fortuites reçoivent une grande considération. Peut-être la mauvaise humeur persistante de M. le duc de Broglie contre Frédéric II fut-elle moins excitée par les coups de force de ce monarque que par ses incorrections; il ne lui pardonna point d'avoir, avec son insolente franchise et sa désinvolture brutale, donné à l'Histoire des airs de bohémianisme.

Mais le romancier de l'Orme du Mail ne se contenta pas de troubler la majestueuse ordonnance en montrant dans l'enchaînement des phénomènes le jeu du hasard et quelque frivolité. Il fit pire: il entra avec déférence dans le génie des mystiques chrétiens.

Un tel hommage semble plus redoutable que n'eût été une honnête violence. Quand Mme Worms-Clavelin fouille les paroisses afin de découvrir les vieilles étoles dont elle couvrira ces sortes de sièges appelés poufs, son âme de collectionneuse est sans malice. C'est qu'elle n'est point théologienne. M. Anatole France se plaît aussi à décorer ses livres d'ornements ecclésiastiques. Cependant il sait, lui, que la religion offre à un artiste la plus belle morale à façonner selon le goût d'Épicure...

Stendhal rapporte qu'une marquise italienne lui dit un jour:

—Voilà un bon sorbet; néanmoins il serait meilleur s'il était un péché!

Plus heureux que cette dame, M. Anatole France connut les joies du sacrilège sans cesser d'être incrédule: son art, expert en voluptés savantes, enrichit le pauvre amour d'ingénieuses hérésies et de discrets blasphèmes. Des feux de l'enfer il garda juste ce qu'il faut pour cuisiner de délicats plaisirs. En mettant une goutte d'huile sacrée dans l'esprit de Voltaire, l'auteur du Mannequin d'osier réalisa ce chef-d'œuvre vraiment pervers: l'Imitation de Notre-Seigneur le Malin.