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Sans doute deux époques nous apparaissent dans la vie de M. Anatole France: celle où le chat Hamilcar, gardien de la cité des livres, somnolait sur les Bollandistes, et le temps, plus voisin de nous, où le petit Riquet se glissa sur le coussin de M. Bergeret, tandis que le maître de conférences édifiait les subtiles hypothèses de son Virgilius nauticus.

Les amoureux fervents et les savants austères

Aiment également, dans leur mûre saison,

Les chats puissants et doux, orgueil de la maison,

Qui comme eux sont frileux et comme eux sédentaires!

Malgré l'avis de Baudelaire, M. Anatole France ne réserva point le chat pour son âge mûr; il en fit son premier ami. Aristocrate et dédaigneux, dans sa gravité circonspecte, risquant vers le monde de rares et prudentes démarches, ce compagnon est bien le confident de l'écrivain qui s'amusait à suivre les élans sournois de la concupiscence et les ruses timides de l'ambition dans les âmes des grammairiens et des paléographes, et goûtait des jouissances égoïstes aux festins silencieux où la Grèce et Rome et la Renaissance sont servis. M. France approchait de la cinquantaine quand Riquet lui ouvrit son âme obscure et gentiment sociable; et il apprécia sa cordialité plébéienne, son désir de plaire, son facile altruisme qui recherche le commerce des hommes.

Par quels détours de sa sagesse buissonnière le conteur de Thaïs et de l'Étui de nacre, qui enveloppait d'une ironie compatissante les martyres puérils et les vains efforts, fut-il conduit des sensualités bibliographiques de M. Gérôme Coignard aux rêves intrépides de M. Jaurès?

Aux fêtes des universités populaires, ce dernier convie volontiers M. France à poser l'abeille de Platon sur la fleur socialiste,—une fleur, hélas! artificielle: à côté du fougueux tribun qui ouvre pour ses ouailles les perspectives du futur Éden et invective contre la société pourrie, le grand artiste auquel notre corruption fournit la matière de pures images, étendu en son fauteuil d'honneur avec une élégante nonchalance, a l'air d'un répondant. Et les suprêmes paroles du maître de Jacques Tournebroche remontent du fond de notre mémoire, comme une obsession: «Mon fils, crains les femmes et les livres pour la mollesse et l'orgueil qu'on y trouve. Sois humble de cœur et d'esprit. Dieu accorde aux petits une intelligence plus claire que les doctes n'en peuvent communiquer. N'écoute pas ceux qui, comme moi, subtiliseront sur le bien et sur le mal. Ne te laisse point toucher par la beauté et par la finesse de leur discours...»