Ce conflit du bon vivant et du philosophe se poursuit depuis quinze ans sous les yeux des observateurs intéressés, avec des alternatives de fortune changeante. Tantôt le premier l'emporta sur le second, et tantôt c'est le second qui eut l'avantage. Les adversaires se firent même, de temps à autre, quelques niches; cependant, sous la forte discipline du maître, ils apprirent à s'entr'aider et à se secourir. Ainsi l'apprentissage familier de la dignité d'arbitre préparait M. Léon Bourgeois à la haute magistrature dont l'investit la confiance de ses collègues quand ils l'appelèrent à la présidence de la Chambre.

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L'émulation de ces compétiteurs raconte toute l'histoire, politique et intime, de l'homme d'État. Elle explique ses grands succès et ses menues disgrâces. Dans un monde où les caractères sont communément dépourvus de nuances, la physionomie de M. Bourgeois prend par là une originalité qui retient l'attention. Ce radical ombrageux qui dégage de la tolérance, ce sectaire cordial dont le sourire semble négocier encore quand son esprit se retranche dans de sévères non possumus, a je ne sais quel charme redoutable.

Avec M. Mesureur, on est tout de suite prévenu. M. Trouillot est sans mystère et M. Combes se confesse à première vue. Par son seul aspect M. Brisson vous garantit contre les surprises. Certains même, comme M. Pelletan, poussent la coquetterie jusqu'à se donner bénévolement des airs terribles; tels les guerriers gaulois, afin d'étonner l'ennemi, se paraient de têtes d'animaux. Dans la congrégation de la Maçonnerie, qui a hérité de la Compagnie de Jésus le goût du pouvoir, on distingue des cardinaux, des théologiens et des inquisiteurs: M. Léon Bourgeois en est le prélat. Le grand Architecte lui a donné l'onction, vertu romaine. Comme Berryer, qui emplissait ses poches de dragées, il aime les sucreries; et les modérés notent cette faiblesse humaine avec complaisance. Cependant ce charmeur ferait avec un sourire passer la révolution. Qu'est-ce en effet que la solidarité, telle qu'il l'envisage, sinon un essai de socialisme par la cordialité?

En 1896, j'eus l'honneur de le rencontrer à la table d'un spirituel écrivain. M. Léon Bourgeois était alors président du Conseil. Parmi les convives, se trouvait Mme Aubernon. Quand elle apprit que le farouche protagoniste de l'impôt sur le revenu allait venir, l'aimable femme, dont la sagesse réprouvait cette mesure fiscale, ne dissimula point son sentiment, et avec l'entrain de brave cantinière qui lui était familier elle déclara:

—Comment recevez-vous cet homme affreux qui nous menace de couper un plat sur nos menus? Je ne me gênerai point pour lui dire son fait!

En rentrant au salon, après le dîner, Mme Aubernon disait tout bas au maître de la maison, avec une stupéfaction comique:

—Savez-vous qu'il est très bien élevé?

Elle n'en revenait point. Deux heures de causerie avaient suffi à la conversion. En quittant le président du Conseil, la grande bourgeoise conservatrice était tout à fait conquise et, loin de lui marchander un rôti, elle lui eût, par surcroît, accordé un entremets.