L'éminent homme d'État opéra d'autres miracles. Quand il était préfet du Tarn, la puissance de sympathie qui émane de sa personne et de son talent suffit à ramener au calme les mineurs déchaînés. Et les deux aventures prouvent que, dans les occasions périlleuses, M. Léon Bourgeois sait toujours ce qu'il faut dire. Elles attestent surtout que l'éloquence peut guérir les blessures qu'elle fait, unissant ainsi les vertus de la lance d'Achille aux avantages du sabre de M. Prudhomme.

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La parole est l'arme, brillante et dangereuse, de M. Léon Bourgeois. Il la manie avec une finesse, une prudence, une possession de soi et un brio singuliers. Examinez-le à la tribune, solide et ramassé, tandis qu'avec sa belle voix enveloppante de baryton grave il glisse en douceur, parmi des ronrons rassurants, une petite mesure radicale. On a comparé M. de Freycinet à une souris blanche: M. Léon Bourgeois évoquerait plutôt l'idée d'un angora. Il pelote l'argument et le retourne avec volupté, comme s'il jouait. Cependant, même quand il fait le gros dos, on le devine, sous sa feinte indolence, souple, agile et prêt à rebondir. M. Jaurès et M. Millerand le caressent avec précaution, car ils savent que sous sa patte de velours cet orateur cache des griffes vigoureuses. Et M. Méline, de loin, le regarde avec considération.

Le secret de son action oratoire est peut-être dans la surprenante faculté qu'il possède de s'adapter aux milieux, grâce à laquelle il peut modeler son personnage comme dans son atelier de sculpteur il pétrit ses bonshommes de glaise, quand la politique lui laisse des loisirs. De même qu'il ne parle pas le même langage à des artistes ou à des sous-vétérinaires, il est autre, physiquement, dans les salons diplomatiques ou dans les clubs. Son habit, qui aux soirs de banquets populaires a des illusions de lustre, des défaillances de fraternité, et semble presque mal coupé, retrouve dans le monde une élégance assouplie, des flottements aisés et des revers orgueilleux; tant il est vrai qu'une âme forte est vraiment maîtresse du vêtement qu'elle habite! Ainsi, à certaines fêtes de la rue Cadet, sa rhétorique s'habille humblement et sa pensée se fait modeste, par charité.

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Ces dons réunis expliquent comment M. Léon Bourgeois obtint ses plus vifs succès dans les circonstances où l'on réclamait, plutôt qu'un homme d'action, un artiste capable, par son intelligence, d'envisager les différentes faces d'un problème, et, par son talent, d'en ajourner la solution avec une élégante maëstria. Quelle est, aussi bien, l'assemblée où s'affirmèrent avec le plus d'éclat la remarquable virtuosité et l'éloquence dilatoire de M. le président de la Chambre? C'est le congrès de La Haye en faveur du désarmement.

Il fallait un esprit particulièrement subtil et prudent pour sortir, sans rien casser, de cette entreprise généreuse qui faisait marcher les vieux diplomates, dans leurs escarpins vernis, sur des pointes de baïonnettes. Le rapprochement, en une petite ville de Hollande, de tant de ministres dont chaque parole d'apaisement semblait appuyée par des régiments invisibles éveillait vaguement dans la mémoire le refrain de Barbe-Bleue:

J'ai là-haut dans la montagne

Un petit gros de cavaliers...

Auprès de cette conférence pacifique sur une poudrière, la danse sur un volcan de M. de Salvandy prend des airs de polka de famille...