M. Léon Bourgeois était mieux placé que tout autre, en sa qualité de Français, pour sentir le danger de l'aventure: c'est en effet au lendemain de l'abolition officielle de la peine de mort que la guillotine fonctionna, dans notre pays, avec le plus d'entrain. La Terreur sortit tout armée d'un rêve d'idylle. Quelles surprises redoutables ne ménageait point à l'Europe le contact de tant de dignitaires internationaux animés d'intentions conciliantes?

Notre délégué comprit aussitôt que les plénipotentiaires attendaient moins des résolutions positives que des méditations philosophiques. A la conférence organisée selon le vœu d'un jeune et charmant monarque, il n'y eut qu'un conférencier, et ce fut lui. Ainsi se vérifia, sous une forme imprévue, la justesse de l'observation faite par lord Dufferin, ambassadeur d'Angleterre, sur le ministre des Affaires Étrangères en 1896:

«Avec celui-là, on peut causer.»

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Nous reverrons sans doute quelque jour, sur la scène, dans un rôle qui sera nécessairement le premier, les deux personnages qui se disputent l'empire de M. Léon Bourgeois; ce sera un spectacle attrayant dont les amateurs peuvent attendre beaucoup de plaisir et les amis de l'ordre un peu d'espoir.

Le politique, en somme, reste attaché aux vieilles conceptions de la propriété individuelle et du groupement patriotique. C'est déjà considérable. Mais l'artiste qui triompha à La Haye autorise d'autres espérances. Au congrès diplomatique de la Paix, il a rempli les fonctions de président; au fauteuil du Palais-Bourbon, il a fait office de diplomate.

L'orateur qui réussit à émouvoir un parterre d'ambassadeurs—le public le moins sensible du monde—est bien capable de faire «pleurer de tendresse» les loups de la Montagne. Et ce serait un curieux sujet, pour un peintre symboliste, que cette adaptation moderne du mythe d'Orphée: M. Léon Bourgeois accordant sa lyre entre les collectivistes et les radicaux de gouvernement.

Sans doute, il n'obtiendra pas plus le désarmement des partis qu'il n'obtint jadis le désarmement des peuples. Cependant sa belle chanson, qui berce harmonieusement le prolétariat, contribuera peut-être à ajourner les catastrophes.