Aujourd'hui, quand on analyse la fortune d'un homme politique, on est contraint le plus souvent d'en chercher les causes en dehors de lui-même. Les traits de sa psychologie sont épars sur cinq cents visages d'électeurs ou de clients. Représentatif et anonyme, il est le délégué d'un syndicat d'intérêts ou le dépositaire d'un bloc de rancunes. M. Paul Deschanel, lui, connaît le privilège d'avoir une personnalité. Sa carrière se développe sans heurts et sans à-coups. Si on l'examine aux différents âges de sa vie, on aperçoit que chaque exemplaire prépare le suivant et le produit sans efforts. Le petit collégien que M. Émile Deschanel conduit par la main, aux sorties du dimanche, en des endroits où d'augustes libertinages revêtent une sorte de dignité historique, contient déjà le futur portraitiste des Figures de Femmes et des Hommes d'État. On se rend en famille à la Vallée-aux-Loups et au parc de Sceaux, devant la petite maison où Chateaubriand faisait de l'exégèse religieuse avec Pauline de Beaumont, et au château où la duchesse du Maine réunissait une cour galante d'académiciens et de beaux esprits.

A vingt-cinq ans, lorsqu'il entre à la Chambre, il est vraiment un joli fils de la Révolution. Celle-ci n'a guère produit encore que des héros et des bohèmes. Dans le personnel hasardeux formé au club ou au café—le salon du peuple, disait le bon Spuller,—ce député aux manières discrètes et polies, qui fréquente des économistes éminents et qui a des maîtresses presque respectables, détonne gentiment. Loin de promettre un nouveau couplet à la chanson du petit père Lepère sur le Quartier Latin; ses aventures semblent préparer les éléments d'un piquant feuilleton pour de jeunes essayistes distingués du Journal des Débats. Les vieux parlementaires dont le ralliement à la République garde la mélancolie d'un second mariage, les Dufaure, les Rémusat, républicains fidèles mais sans entrain, regardent avec complaisance ce jeune homme qui a le sens de l'État, qui parle de l'Europe avec réserve et de la civilisation avec assurance, qui semble avoir toujours Turgot de moitié dans ses rêves de sociologue, et Vauvenargues en tiers dans ses liaisons.

A cette époque, M. Paul Deschanel est encore un peu grêle. On voit en lui une sorte de jeune premier de l'économie politique, admis à s'asseoir sur un tabouret devant le canapé fameux des derniers doctrinaires, et trempant avec déférence les tartines de Léon Say dans le thé d'une secrétaire perpétuelle. Sa vie, arrangée avec une symétrie un peu froide, s'appuie d'un côté sur le palais Mazarin et de l'autre sur le Palais-Bourbon; elle promet à la démocratie un élégant ministre de l'instruction publique, des beaux-arts et des cultes, capable de parler avec un égal bonheur d'expressions à des universitaires, à des actrices et à des évêques.

Cependant, à travers les marivaudages de son adolescence politique, s'accuse déjà l'homme d'État. Au moment où ses premiers discours sur les céréales exaltent sur le problème du pain les belles parlementaires qui d'habitude s'intéressent surtout aux frivolités de la brioche, il écrit de fortes pages sur Frédéric II et M. de Bismarck, sur le second Pitt et sur Talleyrand, dans lesquelles on discerne déjà l'étroit accord de l'écrivain, du philosophe et du politique. Ces études n'attestent pas seulement une maturité, mais encore une âpreté singulières. Elles ne révèlent point un bon jeune homme d'État couvé par des idéologues afin de transposer dans l'action leurs doctrines orgueilleuses. Si l'on observe les visages de MM. Émile et Paul Deschanel comme on examine, sur les profils superposés d'une médaille les deux instants d'une race, on reçoit au contraire l'impression que la Providence commit une interversion de types et produisit, par mégarde, le premier avant le second.

Dès vingt ans, M. Paul Deschanel paraît l'aîné. Alors que dans sa verte vieillesse l'éminent écrivain du Romantisme des Classiques conserva la foi intrépide des vieilles barbes parmi lesquelles il promenait, un demi-siècle plus tôt, sa barbe finement taillée en pointe—exilé souriant qu'un scrupule de goût préserva de l'attitude prophétique et dont la main, au lieu de manier les foudres à la mode, lançait avec grâce les flèches brillantes d'un Athénien de la belle époque,—l'historien des Orateurs et des Hommes d'État, à peine au sortir de l'école, montre une prudence qui, chez l'héritier spirituel d'un républicain de 48, ressemble presque à une capitulation,—si la sagesse implique toujours quelques faillites sentimentales. Il compose avec Hobbes; il défend Frédéric II contre le duc de Broglie, qui juge avec des scrupules de salon le dur ouvrier de la grandeur prussienne; il vante Louvois et ses «coups de main».

On éprouve toujours quelque curiosité à voir marcher en bottines vernies, sur les pavés égaux et comme scellés des quartiers riches, un jeune politique dont les éducateurs furent de grands architectes en barricades, sous les pieds desquels les pavés de Paris ne tenaient jamais solidement en place. Mais M. Émile Deschanel naquit à la vie intellectuelle en 1849, tandis que son fils promena d'abord ses regards sur les réalités de 1871. Le premier admira la République dans la gloire de ses fiançailles, parée des illusions dont lui avaient fait présent, comme d'un cadeau de noce, de généreux utopistes; le second la vit, fille de l'Idéal guérie de ses chimères, succédant après une effroyable catastrophe à l'Empire qui, né de la Force, avait été conduit aux désastres pour avoir suivi les philosophes...

Et c'est peut-être pour cela que le rire de M. Paul Deschanel est sans gaieté.

*
* *

Ces nuances de physionomie ne furent point discernées par tous les collègues de M. Paul Deschanel. Ce député dont les soucis étaient singuliers, qui parlait familièrement de grandes dames mystérieuses et de ministres morts depuis cent ans, qui affectait de ne pas être troublé par l'odeur du maroquin, leur inspirait un respect mêlé de défiance, une admiration jalouse où il y avait presque l'amertume d'un reproche. Les parlementaires dont l'intrigue confesse avec une candide franchise les petits calculs lui tenaient secrètement rancune de sa réserve, comme s'ils lui eussent confié un secret sans recevoir de confidence en échange. Le menu fretin le soupçonnait d'entretenir avec la marquise Du Deffant des relations réactionnaires. Et l'on percevait vaguement autour de lui le cri fameux du 16 juin 1848: «A bas les gants!»