Le malentendu n'est point inexplicable: les Chambres, riches de politiciens, sont d'ordinaire très pauvres d'hommes d'État. Ces deux variétés de personnages se proposent des tâches différentes. Les uns ne craignent point d'engager l'avenir afin d'assurer l'équilibre de forces menaçantes; ce sont des praticiens qui parfois pétrissent en cuisiniers habiles la pâte électorale: leur horizon est borné par la législature. Les autres se sentent responsables devant l'histoire, et la conscience d'être les dépositaires d'un long dessein les rattache plus étroitement aux anciens gérants de la France qu'aux gouvernants successifs de l'heure présente. Ils ont le sens de la continuité.
Par son tempérament, M. Paul Deschanel appartient à la deuxième catégorie. Et l'on note avec surprise que sa hauteur de vues coutumière fut distinguée d'abord par les socialistes. En 1896, lorsqu'il prononça les beaux discours où la passion brisait enfin l'équilibre harmonieux de ses jolies harangues, un député d'extrême-gauche déclara:
—C'est le seul homme de son parti qui ait des idées!
L'hommage est un peu exclusif. Il signifie sans doute que, dans son souci de l'ordre public, l'ancien président ne confesse aucune de ces arrière-pensées égoïstes qui prêtent à certains chefs du centre des figures d'avoués montant la garde devant un coffre-fort,—basochiens qui opposent à la Révolution des exceptions de procédure et comptent l'empêcher de passer en lui demandant ses papiers. Dans ses deux manifestations les plus retentissantes, le discours de Carmaux et le discours sur le socialisme agraire, on trouve le mot: idéal. C'est une rencontre qui plaît dans le langage d'un modéré.
Ce tourment du noble but à atteindre parmi la diversité des obstacles, perce toujours dans les entreprises politiques de M. Paul Deschanel. La mutualité dont il se fait l'apôtre aurait ravi La Fayette comme «le meilleur des socialismes». C'est le socialisme raisonnable. Il renferme peut-être une solution. Mais il ne monte pas à la tête... Il lui manque sans doute, pour faire prime, d'être mis en valeur par les banquiers de Salente.