A. NAQUET


Dans le concert des orateurs et des romanciers qui prêchent la croisade pour l'élargissement du divorce, il est une voix qu'on est surpris de ne pas entendre: celle de M. Naquet. L'ingratitude des hommes, sinon des femmes, l'a rejeté dans l'oubli, ce Purgatoire des gens qui firent trop parler d'eux. Et aujourd'hui, dans le recul de sa gloire légendaire, l'auteur de la loi de 1884 semble être un personnage symbolique et lointain, un patriarche biblique et un peu bohème, le patriarche des petites divorcées. Cependant, avec sa belle tête de prophète et ses gestes menus de guignol, M. Naquet réalise encore, dans les mélancolies de l'honorariat, un des types les plus significatifs et les plus amusants de l'époque.

J'ai souvent songé à l'admirable compère de revue qu'on ferait avec le personnage de M. Renan. On se le figure aux Champs-Élysées, en une bouffonnerie grandiose montée par Ézéchiel et mise en scène par Lucien de Samosate, faisant défiler devant sa bonhomie amusée les gros faits divers de l'histoire et les tragédies futiles de l'humanité. A côté de lui, M. Naquet serait une commère d'une ampleur et d'une dignité merveilleuses. Autour de cet apôtre flotte un vague parfum de demi-monde. Les caricaturistes de la monarchie de Juillet imaginaient volontiers M. Guizot partant en voyage avec un faux-col, une paire de chaussettes et le grand cordon de la Légion d'honneur enveloppés dans un journal. On se représente d'abord M. Naquet muni d'un cabas. En ce meuble intime, qui est son accessoire de théâtre, sont entassés pêle-mêle des théories et des potins, des projets de constitution et des recettes d'élixir. Ce n'est pas un fait indigne de remarque qu'au moment même où il forçait le Code avec la loi du divorce, M. Naquet inventait une excellente teinture de cheveux, offrant ainsi une suprême ressource de séduction aux épouses incomprises. Il tient à la fois de l'abbé Sieyès et de Mme Cardinal, du législateur et de la revendeuse à la toilette. Du premier il a le goût des constructions idéologiques; de la seconde, le liant, l'absence de morgue, la force persuasive, la cordialité un peu molle et l'obligeance insidieusement transactionnelle.

C'est dans son arrière-boutique, propice aux abandons des confidences, qu'il reçut, un jour de 1888, la visite d'un charmant général qui musardait aux devantures. Avec sa courtoisie empressée, M. Naquet étala devant lui ses occasions.

—Voici une bien jolie constitution, fit-il: elle est en excellent état et elle fut à peine portée...

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Envisagée sous cet aspect, avec son comique sérieux, son intelligence supérieure et son dédain des partis pris, la figure, si complexe, prend une sorte d'unité qui impose. On ne saurait prétendre, en toute justice, qu'il ne se montra pas versatile; il fut surtout achalandé. Les idées n'offrent à ses yeux qu'une valeur d'échantillon. Et, s'il ne parvint jamais à fixer son choix entre les opinions des hommes, ce n'est point indigence intellectuelle, mais plutôt excès de richesse: une sorte de scrupule lui fait tenir la préférence pour une injustice. Son souci constant fut d'habiller les époques avec les systèmes qui leur seyaient le mieux.

M. Naquet me conta jadis une anecdote qui marque agréablement son honnête soumission aux circonstances. C'était chez Victor Hugo, quand l'auguste poète, encore un homme et déjà presque un dieu, semblait une statue vivante que le bronze gagnait. M. Édouard Lockroy, qui était un peu son secrétaire, un peu son ami et un peu son gendre, servait sa gloire avec la piété d'un lévite et le zèle d'un ménager. Il introduisit un soir dans le sanctuaire son ami M. Naquet. Hugo l'accueillit avec bienveillance et, tout de suite, se montra familier.