L'histoire des variations de M. Naquet ne serait pas un livre frivole. En 1889, il déclarait, avec une énergie communicative: «J'aimerais mieux me couper le bras que d'avoir écrit ce livre!» faisant allusion à une œuvre de jeunesse, Religion, Propriété et Famille; d'inspiration nettement libertaire. En 1900, il eût volontiers coupé l'autre, en se rappelant ses péchés de 1889. Cependant M. Naquet possède toujours ses deux bras qu'il agite avec une vivacité méridionale pour ramasser, dans le cercle de sa dialectique, ses conceptions aventureuses.
On croirait qu'une divinité maligne, un Tentateur facétieux, goûtant un plaisir égoïste au spectacle de cet acteur exceptionnel, l'élut par décret nominatif en vue de se donner la comédie, et prépara les événements avec une sollicitude jalouse, à seule fin de ménager à M. Naquet des rôles dignes de sa souplesse et de sa fantaisie. De fait, ses efforts successifs vers la sincérité furent sans cesse trahis par les circonstances. Ennemi de toutes les armes à feu, des revolvers passionnels comme des artilleries internationales, il devint, par un concours imprévu d'incidents, le chef d'un parti où s'entre-choquaient les épées. Philosophe secrètement nihiliste, il fut convié par la fortune à plaider la cause de l'ordre et de la discipline. C'est de la même écriture cursive et fortement liée qu'il mandait à la Croix: «Nous autres catholiques, nous devons voter... etc.» et que, dix ans plus tard, il notait cette pensée charmante, dans la préface qu'il composa pour l'Aurore de la civilisation de Spence: «Le livre que je crois intéressant de faire connaître aux lecteurs français est fort loin d'être conforme à mes doctrines et à mes idées...»
En vérité, quand on observe cet acharnement diabolique du Destin contre M. Naquet, on se demande si l'on doit l'admirer comme un éminent virtuose ou le plaindre comme une illustre victime.
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Son nom n'en demeure pas moins attaché à l'une des deux ou trois lois importantes de ces trente dernières années. Notre dessein n'est pas de produire ici un réquisitoire contre le divorce, ni un plaidoyer en sa faveur. Cependant on éprouve une sorte de satisfaction à reconnaître en M. Naquet son père légitime. C'est à ce philosophe qu'il appartenait d'introduire dans la famille le provisoire dont il fit la loi de la République. Tandis que les anciens ministres sanglaient la société dans des conventions rigides (M. Guizot, dont j'évoquais, pour l'amusement du contraste, l'austère image, ne signa-t-il point l'Amour dans le mariage et la Démocratie en France?) M. Naquet dénoue les ceintures des épouses et les liens de l'État. Un seul article manque à son étalage: le corset.
On devine aisément le tour que prendrait la causerie entre M. Naquet et Renan.
—Sans doute, dirait le premier, le problème de «l'amour organisé» (excusez-moi si je n'ai pu me défaire encore des mauvaises habitudes de langage prises dans les Parlements) peut être réduit à cette alternative: est-il préférable de partir pour le provisoire avec l'idée du perpétuel ou d'aller au perpétuel avec l'idée du provisoire? A ce banquet des Mânes du bon vieux temps, où j'eus l'honneur de vous être présenté, je connus aussi deux écrivains qui furent célèbres sur la terre au XIXe siècle: MM. Benjamin Constant et Alphonse Daudet. Or le premier raconte, en son Adolphe, l'aventure d'un jeune homme infiniment distingué qui abandonna, après une courte liaison, une femme charmante en laquelle il avait cru voir la compagne de sa vie; et le second nous montre au contraire, dans Sapho, un amant qui ne peut se résoudre à quitter, dix ans après, un modèle dont il avait pensé faire le divertissement d'une semaine. Ce double phénomène, bien que ressortissant à la catégorie des passions illégitimes, ne vous paraît-il pas remarquable?
—Je n'entreprendrai jamais, quant à moi, répliquerait M. Renan, de révoquer en doute la puissance de l'habitude. C'est une maîtresse astucieuse et tyrannique. Elle enserre hypocritement en des liens subtils l'amoureux désarmé, comme les habitants de Lilliput surent captiver Gulliver endormi. C'est pourquoi Jupiter, sans être, il faut bien en convenir, un esprit supérieur, témoigna de quelque sens lorsqu'il rangea l'Habitude parmi les suivantes de Vénus. Je compatis aux malheurs de M. Jean Gaussin et de cette demoiselle Sapho. Néanmoins un attachement fondé sur l'hygiène et la cordialité ne saurait me satisfaire. Avec ce charmant Adolphe que vous évoquez si fort à propos, M. Constant s'écrie: «Malheur à l'homme qui, dans les premiers moments d'une liaison d'amour, ne croit pas que cette liaison doit être éternelle...» Voilà une belle pensée.
—Elle ne l'empêcha point de lâcher Ellénore.
—Il est vrai que cette dame éprouva, par la suite, de graves ennuis à cause de ses complaisances. Comment une personne, malgré sa séduction qui paraît certaine, monsieur, aurait-elle prétendu fixer une amitié qui échappa tour à tour à Bonaparte et aux Bourbons? Ce M. Benjamin Constant était un infidèle. Les abonnés des Débats ne le virent point sans surprise, dans un court espace de temps, se déclarer avec une égale aisance impérialiste et royaliste...