—C'était un excellent républicain.
—Il n'en est pas moins remarquable que l'égoïsme d'un libertin se rencontre, sur ce chapitre, avec la prudence de l'Église. Et l'événement ne m'étonne pas: seuls les libertins savent parler de la pudeur avec convenance. Nos meilleurs saints furent d'éminents pécheurs. Les anathèmes et les cantiques, les cérémonies dont ils aggravent les volontés de la nature, prêtent à l'amour une sorte de beauté terrible et de grandeur inhumaine. Les hommes comme vous et moi, qui connaissent surtout les nobles passions de l'esprit, montrent d'ordinaire plus d'innocence. Ils estiment téméraire de placer une chose fragile comme l'œuvre de chair en face de l'éternité. C'est que la nature offre de faibles ressources pour égaler ces sublimes promesses... Ne regretteriez-vous point, cependant, la charmante illusion qui permit à une La Vallière de s'abîmer vingt ans en un cloître afin d'expier la faiblesse d'avoir obéi au désir d'un auguste amant?
—Je le regretterais!
Et la conversation continuerait ainsi, sévère et futile, entre les célèbres partenaires: M. Naquet négligé de langage et de tenue, M. Renan étalé en son fauteuil avec une majesté familière et roulant les pouces agiles de ses mains jointes sur son ventre de chanoine...
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Toutefois si M. Renan, nihiliste onctueux, parut se complaire parfois à dire la messe devant des autels vides, M. Naquet, destructeur cordial, méprise les jeux illusoires. Quand il trottine de son pas menu, l'air grave et la tête penchée sur l'épaule, cet apôtre infatigable des Gentils parmi les Fidèles sait toujours où il va. Que des législateurs se rencontrent avec des gens de lettres afin de réclamer la revision de l'article 298 et s'emploient à rendre l'adultère respectable en instituant le principe de la fidélité par report, M. Naquet accueille leur concours avec gratitude; pour obliger les complices, il trouverait au besoin, dans son bric-à-brac, de l'estime en solde. C'est qu'en tombant tour à tour, chacune des petites barrières protectrices du mariage ouvre la voie à la réforme qui reste l'objet véritable de son apostolat: l'union libre.
Du moins, il est logique. La logique fut son tourment, sa débauche et sa bonne foi. Les vieux docteurs reconnaissaient en elle un jeu démoniaque et le prince de Talleyrand confessait avoir appris au séminaire l'art de persuader les chancelleries. Produit brillant des laboratoires de toxicologie, agrégé précoce des facultés de médecine, M. Naquet a le tour d'esprit d'un théologien: longtemps il se plut, avec une joie presque coupable, au commerce des évêques et à la fréquentation des casuistes. C'est sans doute pour ce motif que le comte Dillon déclarait en 1889:
—Naquet, ce sera notre ambassadeur auprès du Saint-Siège!