Elle lut, dit-on, en cachette, le récit d'une belle aventure appelée l'Histoire de France, puis s'exalta, pendant des nuits, aux péripéties d'un feuilleton mal écrit, comme sont d'ordinaire les feuilletons, mais palpitant, et qui a pour titre: l'Histoire du Consulat et de l'Empire... Les bibliothèques des hommes publics sont pleines de mauvais livres.

C'est sans doute pour avoir remarqué sa mélancolie, ses facultés romanesques et son goût de la lecture que M. Paul Déroulède lui proposa de l'enlever.

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Le geste était chevaleresque, charitable et imprudent. Quand on examine l'homme et non le politique, avec la seule curiosité de décrire une physionomie autour de laquelle s'agitent des passions, il est permis de prêter un sens arbitraire aux gestes. Et le geste de M. Paul Déroulède était esthétique. L'amoureux ne se proposait point d'enlever Marianne pour faire d'elle une gourgandine. Après lui avoir donné son bras, il lui eût offert sa main.

M. Déroulède n'est pas, à proprement parler, un soldat. On ne distingue sur sa personne aucun des brandebourgs qui sont les signes manifestes d'une âme héroïque. Nul de ces artifices extérieurs ne fortifie sa séduction. Cependant les larges plis de sa redingote flottent au vent comme des drapeaux. Il porte à la boutonnière de son habit un énorme ruban rouge, à la façon des officiers en demi-solde. Il est le seul Français, enfin, qui puisse laisser tomber sur la nappe, à la fin d'un dîner intime, de grands mots solennels sans provoquer le sourire. Il est à l'aise dans la magnificence. M. le général Hervé a très justement marqué sa place dans nos effectifs de réserve: comme La Tour d'Auvergne était le premier grenadier de France, il en est le premier clairon. Et tout cela lui donnait, aux yeux de la pupille des Bartholos constitutionnels, la grâce martiale d'un jeune premier de Brumaire, dont les intentions seraient honnêtes.

Le sympathique exilé me disait un jour: «Henri Martin aima la France comme un mari, mais Michelet l'aima comme un amant.» Parole profonde et charmante qui révèle tout de suite dans quelle catégorie il convient de ranger son auteur! Oui, M. Paul Déroulède apporta dans l'amour de la patrie des nuances de sensibilité que nous réservons d'ordinaire à l'amour tout court. Il ne se contenta point d'avoir pour la France une affection conjugale. Comme Michelet, il est un amant (non d'ailleurs dans le sens où l'on prend vulgairement ce titre, car il est des maris qui sont des amants et, d'autre part, des amants qui ne seront jamais que des maris): je veux dire que sa passion demeura toujours à l'état de crise et ne s'apaisa point dans l'accoutumance...

Et c'est pour cette raison qu'il est téméraire et casse-cou. Peut-on demander à un amant de témoigner dans ses hommages la déférence conjugale que place dans les siens M. Wallon? Le poète dont les premiers vers à Ninon sont adressés à l'Alsace-Lorraine ne peut respecter comme une œuvre définitive les proses d'une Constitution.

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