Fort heureusement, ces nuances de sentiment ne furent point comprises—le jour de la Folle Journée—par le général Roget lui-même. Quand le barde, en proie au lyrisme, se précipita au-devant du brigadier, celui-ci se contenta d'indiquer au caporal-sapeur, avec son sabre, le chemin de la caserne de Reuilly. Et l'impassibilité superbe du général assura, sinon le salut de la République, du moins l'acquittement de M. Paul Déroulède.

Le jury avait traité le séducteur avec l'indulgence d'un bon oncle; les Pères conscrits, assemblés en conseil de famille, voulurent donner à son coup de tête la gravité d'un coup d'État. Ils l'expulsèrent de la maison. Et la rigueur de l'ostracisme prolongé dont on l'honore incline les sceptiques eux-mêmes à admettre que l'auteur des Chants du soldat pourrait bien être un homme dangereux...

Que faut-il croire? M. Déroulède est-il un charmant et éloquent toqué capable de belles imprudences, un Don Quichotte fonçant au hasard sur les moulins à vent parlementaires, ou un citoyen en même temps généreux et adroit, enthousiaste et habile à diriger ses emballements? Qui le saurait, et le sait-il? En somme, Corneille lui-même a un fond de basoche... M. Paul Déroulède a l'œil bleu et aigu, il est poète et son père était avoué.


M. BRUNETIÈRE


Ferdinand Brunetière revint, un jour, de Rome avec une bénédiction du Pape et la cravate de Commandeur de Saint-Grégoire le Grand dans sa valise. Il avait prêché sur Bossuet, au Vatican, devant une assemblée de princes de l'Église, comme Talma interprétait Corneille à la Comédie, devant un parterre de rois. Ce fut peut-être la minute suprême de sa carrière. Le succès qu'obtint dans la Ville Éternelle notre compatriote n'est point pour surprendre. Rome, la Rome moderne, avec ses cathédrales, ses palais et ses maisons de rapport, et où les tramways électriques balaient de la poussière d'histoire, est bien le cadre d'un théoricien qui aime à envisager les choses sous l'aspect de l'éternité et sous l'angle de la polémique.