C'est ainsi qu'il fit comparaître devant son tribunal, en qualité de schismatiques, doña Sol et Marie de Neubourg, et qu'il requit contre Pauline, l'admirable Pauline de Polyeucte, comme entachée de romantisme. Que les rigueurs de cette juridiction impitoyable nous semblèrent tristes, parfois! A l'égard de Baudelaire, encore, notre pitié ne s'émeut pas trop: il commit, d'autre part, assez de péchés pour mériter de menus désagréments. Mais l'abbé Jérôme Coignard poursuivi pour vagabondage, voilà qui alarme notre sentiment de la gratitude! Tenez pour certain que nous apercevrons sur le banc, un de ces jours, M. J.-K. Huysmans, prévenu d'avoir cherché, aux matines du cloître, des jouissances équivoques. Et ce moine étrange, qui laisse émerger des poches de sa robe de bure des épreuves d'imprimerie, ne sera pas épargné...

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On peut détester M. Brunetière,—la haine d'ailleurs n'est point un si banal hommage!—trouver son joug insupportable, sa tyrannie impertinente: il ne saurait laisser indifférent. Il est une force, et la force aussi est une grâce chez un homme. Néanmoins ce virtuose qui soulève, sans apparent effort, des paradoxes considérables, laisse au lecteur subjugué une sorte d'inquiétude. Son prosélytisme est-il l'acte de foi d'un croyant ou le scrupule d'un directeur de conscience soucieux de ses responsabilités, qui se propose d'assurer, par une obligeante tutelle, notre bonheur, sans nous mettre dans la confidence de sa politique?

On conçoit que sa nature l'ait porté spontanément vers l'aigle de Meaux. Comme Bossuet avait offert le concours de Dieu à la monarchie absolue, son historiographe apporta l'appoint de la critique évolutive à la Providence. En cette conjoncture, M. Ferdinand Brunetière fut mieux qu'un éloquent moraliste: un habile tacticien. J'imagine toutefois que les succès d'Académie ne doivent pas apaiser sa fougue. C'est dans les luttes violentes du Parlement qu'on souhaiterait le voir dépenser son exubérance oratoire, ses vigoureux syllogismes et sa dialectique impérieuse. Si ceux de ses pairs qui tournent aujourd'hui leurs curiosités vers la chose publique semblent avoir des tempéraments de sénateurs, c'est à la chambre des députés qu'on aperçoit d'abord M. Ferdinand Brunetière, comme à sa vraie position de combat.


HENRI LAVEDAN