De tous les écrivains que la grâce de Paris a touchés, M. Henri Lavedan est le seul qui ne soit pas un sceptique. Examinez-le dans la rue, tandis qu'il raconte à quelque ami une anecdote édifiante et scabreuse: c'est toute une comédie. Il la joue et il la mime avec un entrain surprenant. Le scénario posé, l'action se hâte vers le dénouement; et à travers le récit passent des silhouettes de snobs et de viveurs: on saisit une grimace furtive, une remarque d'une savoureuse drôlerie. La figure pétillante de malice, le narrateur invoque le témoignage du juge improvisé, le presse de goûter la joyeuse amertume de l'histoire. Mais bientôt les feux de la rampe s'éteignent. Le visage de M. Henri Lavedan prend une expression recueillie et presque confidentielle. Alors de l'épisode qu'il vient de conter—contribution inédite à la Haute ou à Leur Beau Physique—il détache avec précaution un trait de muflisme innocent, de vanité ingénue, de cordiale sottise, qu'il vous présente du bout des doigts en amateur, avec une joie triomphante et une légère consternation.

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L'œuvre entière de M. Henri Lavedan révèle cette inquiétude. Derrière ses fantaisies les plus débridées on devine, dans la coulisse, un régisseur attentif qui dirige la mise en scène, règle les entrées et vient saluer au dénouement: c'est le moraliste. On ne consentit point toujours à l'apercevoir, et lui-même sembla parfois garder son programme dans sa poche. C'est que les moralistes ne cherchent plus à s'afficher. Jadis ils officiaient avec apparat. Le siècle leur accordait de la faveur; ils étaient d'accord avec l'État. En surveillant d'un regard ironique les jeux des passions, ces dignitaires de la pensée gardaient par devers eux des secrets importants, comme font les ministres. Leur raison sûre de soi se plaisait à resserrer les forces contrariées de la nature en des formules élégantes, comme les ingénieurs des ponts et chaussées maintiennent le cours d'une rivière entre les maçonneries des quais. Et les initiés souriaient avec orgueil à ces jolis travaux d'art.

Aujourd'hui l'État ignore les moralistes; les philosophes les chicanent; le peuple ne subit pas leur prestige. Le noble privilège dont ils étaient revêtus est devenu une tâche ingrate. Pour avoir quelque chance d'être entendus, il leur faut renoncer les signes extérieurs de leur dignité. Aussi apportent-ils autant de soin à se travestir sous des vêtements modestes que leurs prédécesseurs montraient de morgue à se parer de leurs titres. On ne distingue plus guère que M. Paul Desjardins qui se hasarde encore à dire le bien avec effronterie. Les autres moralisent avec précaution et, pour ainsi parler, en s'excusant. Au lieu de proposer une sagesse comminatoire, ils s'emploient à retenir les libertins, surpris et apprivoisés par des propos fraternels.

La conscience avec laquelle, en leur apostolat utilitaire, ils adoptent les manières et le ton des épicuriens donna souvent le change, même aux personnes les plus recommandables. Néanmoins un avertissement détourné, une menace sournoise, démasquent bientôt, jusque dans le tapage des petites fêtes, ces faux compagnons de l'armée de la noce, solides à leur poste, appliqués à leur besogne et amenant à résipiscence un clubman fatigué: ainsi les anciens sergents de recrutement enrôlaient, la bouteille en main, les mauvais sujets dans les contrôles du Roy.

Ce genre de propagande est périlleux. Car le consommateur qui ne contracte point d'engagement a fait un pas de plus dans le chemin de l'ivrognerie. Ah! c'est un métier difficile que le métier du moraliste! Sa tâche était aisée quand la Vérité sortait sans façon, à la première requête, de son puits, reconnue aussitôt et traitée avec égards par tout le monde, en un mot très incessu patuit, comme parle Huguenet dans Georgette Lemeunier. A présent il faut la dévoiler avec prudence tandis qu'elle se lève, fardée et demi-nue, d'un cocktail-champagne... Ce délicat sacerdoce n'exige pas seulement un esprit fécond en ressources et bien armé, mais encore un estomac à toute épreuve et aussi une rare prudence. Il arrive, en effet, que la peinture la plus vive des inconvénients, et je dirai des dangers du vice, flatte ceux qu'elle voudrait indigner. La malice des pécheurs est si subtile que certains éprouvent aux plus énergiques flagellations les joies hypocrites du petit Jean-Jacques fouetté par sa gouvernante.

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