M. Henri Lavedan épargne à sa clientèle de semblables surprises. Ce moraliste très ferme ne se laisse pas longtemps oublier. Alors qu'il paraît suivre avec complaisance les instincts qui folâtrent, sa volonté vigilante les rappelle par des détours hardis à un enseignement positif. Dans les Nocturnes les plus montés de ton, on s'étonne parfois d'entendre un mot grave qui tombe sur le marbre d'un bar avec un bruit clair de sain métal. Et, tout le long de ses fantaisies outrancières, il y a des haltes dans l'honnêteté qui ressemblent à des reposoirs.

Au début de sa carrière, il avait cru pouvoir se mettre en règle avec sa mission providentielle en écrivant allègrement des idylles bourgeoises où il avouait ses préférences, sans laisser au lecteur la tâche de les découvrir. Et j'apprécie autant que quiconque les délicieux petits romans où l'auteur d'Une Cour fait fête à la candeur, exalte le décorum et habille la vertu d'ajustements avantageux... Il comprit vite que ces jolies pratiques d'un culte nonchalant, messes basses bonnes à édifier des fidèles de tout repos, ne sauraient suffire aux exigences complexes de l'évangélisation moderne. Et alors les gentils alléluias du moraliste triomphant firent place aux âpres ironies du moraliste militant.

C'est dans ce dernier avatar qu'il décèle avec le plus de force ses intentions. Il est remarquable, en effet, que les satires les plus poivrées de M. Henri Lavedan ne sont pas seulement d'un excellent moraliste, mais encore d'un moraliste orthodoxe. A l'outrance de ses dialogues on reconnaît la frénésie et la dureté que montraient les grands sermonnaires et qui faisaient dire au prince de Condé se rendant au prône du P. Bourdaloue: «Allons entendre notre ennemi!»

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Lui non plus, M. Henri Lavedan ne ménage point ses ouailles. Pour les créatures de son esprit, il est un père sans faiblesse. Et parfois, en considérant les fantoches qu'il tombe avec une verve intrépide, on songe avec admiration: «Je ne les croyais pas si grands!» Cependant, alors même que le psychologue du Nouveau Jeu tire du cœur de ses fêtards des richesses que ceux-ci peut-être ne soupçonnaient pas, il use d'un artifice habituel aux prédicateurs sacrés: il les appelle en témoignage contre eux-mêmes. «Que ne connaissons-nous mieux le péché ou que n'en perdons-nous toute connaissance!» s'écrie Bourdaloue dans son Exhortation sur le jugement du peuple en faveur de Barrabas. Le confesseur de la Haute, au moins, ne nous laisse rien ignorer: c'est déjà la moitié du salut. Et il ne lui suffit pas d'illustrer les méditations spirituelles du célèbre jésuite par de vives peintures où s'agitent «des hommes amateurs d'eux-mêmes» et de démontrer par de copieux exemples «les artifices et les prestiges de la chair, adroite à défendre ses intérêts»; il se propose, en outre, de faire sentir la pauvreté des désirs, le peu de ressource qu'offre la vie à l'épicurien le plus entreprenant. A côté des charmants héros de Capus, si ingénieux à faire de la joie, si cordialement optimistes, pour avoir mesuré avec prudence leur idéal aux moyens de la nature, les viveurs d'Henri Lavedan s'étourdissent plutôt qu'ils ne s'amusent; il leur manque quelque chose. «Ça ne biche pas!» dirait Bobette... Et n'est-ce point là l'expression familière du pessimisme chrétien? La tragédie guette sournoisement ces Marionnettes; et, dans les fantaisies légères du moraliste des Petites Fètes, on croit surprendre l'écho lointain des bonnes vieilles foudres divines qui grondent à la cantonade parmi les oraisons des moralistes de la chaire. Les fêtards ne l'entendent point toujours,—comme les Parisiens habitant sur le boulevard et qui s'accoutumèrent au bruit des voitures. Toutefois, de loin en loin, une oreille attentive le perçoit... C'est le clubman qui s'en va lire l'Imitation sur le Bosphore, «avant de tout lâcher». C'est le Vieux Marcheur qui fait répéter le catéchisme à une petite pensionnaire du docteur Charcot. Et quand Labosse, avant d'écrire son testament, murmure: «Dieu n'est pas myope,» il semble que tout bas une voix timide ajoute: «mes frères!»...

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Oh! je ne prétends point que ces honorables efforts désignent M. Henri Lavedan pour la canonisation. Il lui manque certaines des vertus qui ornent agréablement une âme pastorale. L'esprit avec lequel il répand la bonne parole et qui éclate, pétille, fait sauter le mot comme un bouchon de champagne, est un vin trop capiteux pour la messe d'un curé de village. Mais un curé de village eût-il été de taille à remplir un sacerdoce si redoutable? Ses catéchumènes l'auraient vite dévoré.

Les Hébreux, paraît-il, avaient interdit à leurs filles d'écouter Ézéchiel, parce que, dans son zèle pour le bien, ce prophète tenait des propos inconvenants. Et certes, M. Henri Lavedan n'est point non plus un prophète pour demoiselles. Il se plaît aux petits chemins et s'amuse d'aventure à écrire le menaçant Mane, thecel, pharès, avec des diamants de jolies pécheresses, sur des glaces de cabinet particulier. Il est le dernier apôtre chez les Gentils.

Cet apôtre «nouveau jeu» a une doctrine solide: sur les idées de religion, de famille, de patrie, de devoir, il est inébranlable. Ses moralités transposées indiquent que le mariage est une affaire sérieuse, que l'existence manque de signification en soi et que la cohésion de l'État garantit la vertu des pactes particuliers où s'alimente la vie morale des citoyens. Son irrespect ne ménage ni le Sénat, ni la Chambre des députés, ni le gouvernement parlementaire, ni l'enseignement laïque, ni le divorce, ni la bicyclette, ni la démocratie; il ne craignit point de donner à l'honnête et sage Marseillaise une allure galante d'entremetteuse, berçant les transports équivoques d'un jeune «progressiste» et d'une institutrice, dans un bal du 14 juillet. Il désarme comme par enchantement devant les représentants du vieil ordre social. Les magistrats qui dénouent les intrigues de M. et de Mme Paul Costard ont une respectabilité sans défaillance; et, parmi les nombreux ecclésiastiques qu'on rencontre dans l'œuvre d'Henri Lavedan, il n'en est pas un dont l'attitude ne soit décente et le ton parfait.