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Pensée profonde, que la vie de M. Émile Ollivier illustre pathétiquement. Il ne faut pas médire de l'optimisme, sous le prétexte que parfois il se donne les airs modestes d'un sentiment qui se contente à peu de frais. Il est l'heureux mensonge qui secrètement conseille l'audace aux gens d'action; il reste, en somme, le principal facteur des conquêtes de l'humanité. Pour avoir négligé, penché sur les manuscrits des Archives, le coup de soleil qui illumine les pages de Michelet, M. Taine, incomparable essayiste, ne fut pas un historien complet. C'est un phénomène notable que les grands mouvements populaires ont eu lieu l'été. Ces belles imprudences que sont les révolutions réclament, en effet, de leurs entrepreneurs une intrépidité d'esprit dont la nature en fête cautionne et avalise, en quelque sorte, les promesses, avec la bienveillance d'une complice. C'est en agitant une cocarde de feuillage prise aux arbres du jardin que Camille Desmoulins, monté sur une table du Palais-Royal, entraîne les citoyens à la Bastille. Et nous avons entendu le vénérable M. Gallichet—l'un des héros des Trois Glorieuses—rapporter de quelle façon, le 27 juillet 1830, ayant entendu le roulement du tambour, il prit son fusil et, comme il faisait beau, s'en alla gaillardement renverser une monarchie vieille de dix siècles.

M. Émile Ollivier possède cette faculté merveilleuse qui, d'aventure, soulève les montagnes. Et par sa confiance dans l'idée il paraît plus proche, intellectuellement, de nos théoriciens d'avant-garde que des hommes dont le hasard le fit le contemporain. Son père, Démosthène Ollivier, était l'ami de Pierre Leroux; il prêcha comme une sorte de croisade l'évangile socialiste; enfin il donna à son fils aîné le prénom d'Aristide. M. Émile Ollivier, lui non plus, ne désespéra jamais de la justice immanente. Parmi les portraits du maître, il en est un que je trouve singulièrement révélateur: c'est la toile où Lévy-Dhurmer a représenté l'homme d'État vieilli. La figure garde la même expression inspirée et réfléchie qu'on remarque aux portraits du quadragénaire; les favoris sages encadrent un visage passionné: cependant une mèche rebelle, un peu chimérique peut-être, échappant enfin à une longue discipline, se dresse au sommet du front dégarni. Et ce double aspect d'un visionnaire et d'un juriste symbolise précisément le caractère du fondateur de l'Empire libéral.

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On prétend d'ordinaire ne connaître que le premier: c'est juger imparfaitement M. Émile Ollivier. Le politique qui tenta de réaliser l'idéal avec prudence reste un peu l'apôtre qu'était son père,—mais un apôtre surveillé et guidé par un homme d'affaires. Comme tous les Méridionaux et comme presque tous les poètes, cet orateur à la parole chantante possède un sens très fin de la réalité.

Les gens du Midi jouissent d'un charmant privilège: même quand ils sont transplantés, la chaleur emmagasinée en leurs veines par des générations d'ancêtres et qui pour eux colore les choses ne les empêche pas de mesurer avec exactitude le mirage. L'illusion est une force qu'ils emploient avec adresse, comme les ingénieurs utilisent en énergie motrice les beautés inutiles de la nature. Ils n'en sont jamais dupes. N'est-il pas curieux qu'en 1863, lorsque les Comités polonais de Paris se rendent auprès de M. Émile Ollivier afin de protester contre son attitude, le chef de la délégation soit un honorable bijoutier, M. Tirard, le futur président du Conseil de 1889? Ainsi l'utopie se trouva incarnée en un négociant, tandis que le réalisme avait pour interprète un poète...

Au vrai, le sentimentalisme politique de M. Tirard n'était point personnel à cet excellent homme; depuis la Restauration, il soutenait les sympathies militantes des libéraux pour les peuples qu'opprimait la Sainte-Alliance: l'Italie, la Pologne, l'Allemagne. L'Empereur lui-même ne fut pas insensible à la suggestion. Et il n'est point téméraire de prétendre que cet état d'esprit, en empêchant une entente avec le Tsar, permit la guerre des duchés et, par voie de conséquence, la campagne de 1870.

Mais en 1870 même, quand le ministre des Affaires étrangères déclare l'incident prussien clos par la renonciation formelle du prince Charles de Hohenzollern au trône d'Espagne, quel est le député qui s'institue le porte-parole de l'opinion publique, déchaînée pour la guerre, et déclare la dignité nationale mal défendue par le gouvernement? C'est M. Adolphe Cochery...

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