M. Émile Ollivier a évoqué, à propos de son accession au pouvoir, l'entrée des musiciens de Roméo qui, conviés au festin nuptial, arrivent pour chanter les complaintes funèbres. Son existence, où la tragédie a le premier rôle, est dominée par une fatalité ironique. Pacifiste, il représente la guerre; la foule, qui a des nerfs et des caprices de femme, trouva plus commode de se décharger de ses responsabilités sur une victime expiatoire. Démocrate, il fait figure de réactionnaire. Après avoir introduit la République dans l'Empire, il vit les républicains qui le honnissaient en 1869 s'installer confortablement dans son programme, puis les jacobins restaurer les méthodes du bas Empire.
Malgré les trahisons de la fortune et des hommes, la foi robuste de M. Émile Ollivier ne fut pas entamée.
Il ne consentit jamais à admettre que les belles idées pussent être grosses de faits médiocres,—semblables à la princesse du conte oriental, dont la bouche délicieuse vomit des bêtes dégoûtantes. A quatre-vingts ans il est le même qui, jeune homme, jaloux de concilier l'ordre avec la liberté, affrontait les démagogues des Bouches-du-Rhône,—les Marseillais, sensibles à la caresse des phrases harmonieuses et sentant leur vertu civique mal assurée devant tant d'éloquence, lui criaient: «Taisez-vous!»—le même qui plus tard entreprit de féconder par des rêves généreux les combinaisons politiques du duc de Morny...
Cet optimisme impénitent est un spectacle qui émeut: il faut qu'un cœur soit d'une grande pureté pour qu'à cet âge, et après de telles épreuves, l'illusion ne s'y fane point. Peut-être, d'ailleurs, M. Émile Ollivier dut-il à l'injuste disgrâce qui l'écarta de la vie active, autant qu'à sa grandeur d'âme, de conserver entières ses espérances.
Quand il accepta des mains de l'Empereur le gouvernement, on appela d'abord le cabinet du 2 janvier le «ministère des honnêtes gens». Et sans doute le baptême n'impliquait aucune intention injurieuse à l'adresse de M. Rouher dont la probité fut inattaquable, pas plus que l'étiquette de «révolution du mépris» donnée au mouvement de 48 ne marchandait l'estime due au roi Louis-Philippe. Mais le séduisant paradoxe de l'Empire libéral donnait à la France un visage qui paraissait convenir davantage à «la plus grande personne morale du monde». Et elle ressemblait à la jeune Marianne comme une sœur, cette étrangère, noblement parée d'idéologies, qui fit son entrée dans les salons officiels en même temps que sainte Mousseline...
Nous avons vu la divorcée de César, libérée de son idéal, épaissie dans les soins du ménage; et sa maturité sans grâce, égoïstement utilitaire, semble digne encore de recueillir des hommages de jeunes ambitieux. Nous ne concevons plus guère, toutefois, qu'elle puisse tourner les têtes...
La République, hélas! devrait-elle rester une fiancée? M. Émile Ollivier conserve l'avantage de la voir toujours à vingt ans. Il croit à la fraternité, à la liberté, à l'égalité, de la façon qu'on y pouvait croire quand on ignorait tout ce que contiennent ces mots magiques. Et ainsi, d'une certaine manière, le premier ministre de 1870 apparaît comme l'un de nos derniers républicains.