MAURICE DONNAY


On éprouve une volupté inquiète et une délicieuse surprise à entendre, au Théâtre-Français, les comédies de M. Maurice Donnay. Sur la scène majestueuse où M. Édouard Pailleron exposait naguère de jolis bouquets artificiels montés avec soin, voici de longues fleurs aux tiges encore humides et dont les racines gardent un peu de terre. L'auteur les lia en gerbe, à la façon des bouquetières du boulevard, d'une main nonchalante et experte; elles répandent une subtile ivresse. Et cet art, sans ordre apparent mais harmonieux, ne se contente point d'une admiration paisible: il requiert encore le consentement de tout l'être.

C'est pour cette raison que la divine Bartet, appréciant l'œuvre si humaine qui s'appelle l'Autre Danger, put dire:

—Cette pièce, on l'aime comme une personne!

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Il faut chercher là le secret du charme propre à M. Maurice Donnay: parmi les poètes de l'amour, il est le plus voisin de la nature. La jeune et exquise duchesse de Choiseul écrivait à Mme du Deffant: «M. Walpole me parle toujours comme à une femme!» Tous les amoureux qu'on rencontre dans les pièces de M. Maurice Donnay révèlent cette secrète et hardie offensive; aucune amoureuse ne s'en étonne. Entre ces adversaires mal armés, une force d'animalité rayonnante et toujours en éveil négocie sans cesse, presque à l'insu des cœurs. Tandis que les lèvres prononcent des paroles impertinentes et frivoles, leurs corps, indifférents à ces jolis concerts, concluent de sérieuses ententes. Dans le merveilleux musée qu'est le répertoire de la Comédie-Française, on admire d'incomparables portraits de femmes, frémissantes et douloureuses. Mais ce sont des héroïnes. L'anathème chrétien qui flétrit les faiblesses de la chair pèse sur elles. Pour Andromaque, pour Bérénice et même pour Phèdre, l'âme reste la souveraine,—pauvre souveraine qui ne gouverne pas toujours, mais du moins règne. Sous sa tutelle précaire, les sens mènent un état de parents honteux, qu'on n'avoue point. Et ces esclaves exigeants, mal résignés au silence, peuvent gronder et cabaler en sourdine: si l'on pense toujours à eux, on n'en parle jamais.

M. Maurice Donnay restitua aux sens une situation honorable dans l'amour; il reconnut leurs droits avec honnêteté. Quel autre écrivain que l'auteur du Torrent aurait eu l'audace—et le droit—d'évoquer les «désillusions du corps»? Chez lui, l'âme semble être près de la peau, au point de se confondre avec elle. C'est pourquoi les femmes qu'il a créées sont peut-être plus femmes que les autres: Racine nous offrit l'âme de Bérénice, Maurice Donnay nous a livré son parfum.