Enfin il est évangélique, non seulement par cette «démangeaison de donner des absolutions à tout venant» que reprochait le P. Rapin au fils du duc de Longueville récemment entré au noviciat des Jésuites, mais surtout par son impérieuse bonté. La bonté, qui est la moins arrogante des vertus, paraît également la plus sensuelle, faite de petits dons de soi, presque physiques et sans cesse renouvelés. Elle reste la loi suprême de son génie aimable. Je me rappelle que, dans l'orgueil de la trentaine—cet âge est sans pitié!—le futur auteur de l'Autre Danger m'avouait, en souriant, suivre parfois dans la rue les femmes entre deux âges, afin de leur insinuer la pensée qu'elles pouvaient encore plaire... Et par cette charité discrète M. Maurice Donnay nous incline encore, en quelque manière, au souvenir de saint Vincent de Paul.


LE PÈRE DIDON


J'imagine que la mort du Révérend Père Didon éveilla dans l'esprit de ses supérieurs un sentiment complexe où se mêlait à un regret sincère une impression obscure de soulagement. C'est que ce beau moine représentait un peu, aux chefs responsables de l'honneur de la Communauté, ce qu'est, pour un époux, une femme brillante, d'imagination vive et d'âme romanesque, et dont la vertu est une victoire quotidienne. Ses succès dans le monde provoquaient à la fois de la fierté et de l'inquiétude. Il avait eu avec la popularité des flirts célèbres, dont il était sorti intact, pour la plus grande gloire de l'Église. Mais son charme, comme sa faiblesse, était de paraître sans cesse exposé à la chute. En le sentant si près du péché et cependant fidèle, on éprouvait pour lui une affection attendrie, reconnaissante et protectrice.

Quand il prit un soupçon de ventre, les dignitaires de saint Dominique connurent la joie trouble et secrète des maris dont la vigilance fut constamment harcelée et tenue en éveil, en découvrant le premier cheveu blanc sur le front d'une coquette séduisante. Cet avertissement est pour eux une première victoire, le présage d'une fin prochaine des hostilités. Ils se consolent de voir la séductrice moins belle en songeant qu'elle sera plus à eux. Ainsi, quand l'ancien orateur de Saint-Philippe du Roule, dont les phrases se heurtaient naguère, en des envolées superbes et imprévoyantes, à tous les arceaux du temple, se montra dans les rues, avec sa serviette d'hommes d'affaires à la main, sage et circonspect en son allure, sous la décence de sa lévite noire, comme un sociétaire de la Comédie qui se rend chez son agent de change, on crut que le Révérend Père Didon s'était résigné à vieillir. Ses cartes de visite portaient un titre rassurant: «Administrateur délégué de la Société anonyme des établissements d'Arcueil.» C'était presque un aveu d'abdication. Mais peut-on jamais s'estimer tranquille et garanti contre les personnes qui connurent les tourments de la passion et ont le goût de jouer avec le feu?