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A cinquante ans, après dix années de vie rangée en Corse, sous les tamaris et les orangers du couvent de Corbara, quand tout le monde le croyait assagi, le Père Didon risqua encore un coup de tête: il publia un roman sur «Jésus».
On raconte que Victor Cousin reçut un jour la visite d'un directeur d'encyclopédie qui venait lui demander un article sur le Christ. Le philosophe se récusa. Et l'imprésario évincé s'en allait, ennuyé, lorsque Cousin, se penchant sur la rampe de l'escalier, lui cria:
—Allez voir Lamartine; il brûle de se compromettre!
Le Père Didon, qui aima toujours le danger, était incapable d'un tel calcul. Il se compromit personnellement. Les neuf cents pages de ses deux in-octavo ne nous révèlent rien sur le Fils de Dieu; par contre, elles illuminent d'une lumière éclatante l'âme du prédicateur éloigné de la chaire. On y trouve, avec moins d'amertume et plus de candeur, les mélancolies passionnées et les nostalgies militantes que décèlent certains mémoires de M. Jules Simon sur d'anciens collègues de l'Institut. «Quand Jésus porta l'Évangile en Galilée,» écrit-il, «sa renommée était éclatante.» Ailleurs: «On propageait la «gloire» de Jésus, on préparait la «manifestation populaire qui allait éclater.» Et encore: «Jésus se laisse «acclamer» par la foule et ses partisans... aux applaudissements du peuple qui le traitait de Messie.» Puis, ce bouquet: «Jésus est un homme de génie!»
Singulières et troublantes obsessions chez un apôtre du verbe divin! Mais l'œuvre du Père Didon contient aussi des plaidoyers détournés pro domo: «Tout homme doué de quelque activité regarde le milieu humain où il doit agir avec l'ambition d'y établir sa règle. Contenue et ordonnée, une telle aspiration est légitime.» Et, à côté de cette revendication timide, une apostrophe orgueilleuse qui a une allure de défi: «Quand un homme, par l'initiative de son génie et de son aspiration, se conquiert une autorité morale prépondérante, il inquiète toujours le pouvoir.» Enfin, cette constatation désabusée: «Les hérodiens et les pharisiens s'unirent pour perdre Jésus: la politique est pleine de ces alliances criminelles...»
Quel commentaire atteindrait à l'éloquence de ces lambeaux de phrases rapprochés? Cette autobiographie à propos du Christ est proprement la confession d'un Père du siècle...
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Lui aussi, quand il planait, de la chaire de la Trinité, sur la foule de ses partisans, le Père Didon connut le succès. Il avait des coups de manche hardis; ses cheveux drus s'arrangeaient docilement en tempête sur son front, et son sourire d'apôtre applaudi négociait volontiers avec les Gentils. Dans le masque éveillé et mobile, dont la ressemblance avec celui de M. Coquelin aîné était frappante, son nez retroussé, qui devait bientôt inquiéter l'Église, reniflait la popularité avec une volupté suspecte.