On assistait là à une reprise bien moderne de la scène de la Tentation. Car, dans le public qui se pressait au-dessous de lui et commentait des potins de cercle ou des bruits de coulisses en épluchant des oranges, devant que les cierges ne fussent allumés, Satan prenait les travestissements les plus hypocrites: il se dissimulait sous une fourrure de grande dame ou derrière une voilette de demi-castor, prenait l'aspect d'un sénateur israélite, d'un dramaturge fameux ou d'un journaliste influent. Chacun le tentait avec un sourire, un compliment ou un compte rendu. Et dans l'empressement assidu de ces fidèles, on eût discerné la curiosité féroce de l'Anglais qui suivait partout un dompteur, afin de se trouver là le jour où il serait dévoré. Sombrerait-il, comme tel carme notoire, dans un pot-au-feu conjugal, ou succomberait-il aux ruses savantes d'une Américaine collectionneuse? Suivrait-il sans défiance un philosophe au fond de ses sophismes captieux, ou prêterait-il une oreille complaisante aux propos d'un reporter lui offrant les royaumes du monde?

Le Père Didon semblait d'autant plus désarmé contre la tentation qu'il aimait davantage la vie. Il ne goûtait pas seulement les agréments de la faveur populaire: il estimait aussi les Ponts et Chaussées, le Progrès, l'Athlétisme et les Pouvoirs établis. Il rêvait de faire sourire la «vallée de larmes», de rendre la terre habitable et hygiénique, de conduire vers Dieu, à la place des dévots ankylosés par de longs agenouillements dans la pénombre des chapelles, des promotions d'anges vigoureux et capables «d'abattre» leur paradis en trois coups d'ailes... Est-ce que, dans un banquet, il ne remercia point M. Casimir-Perier d'avoir apporté à la jeunesse contemporaine «l'autorité d'un haut exemple sportif»? Il lui paraissait anormal que, dans le perfectionnement de la voirie, la vieille voie du salut, semée par les anciens religieux d'embûches méritoires, demeurât seule négligée. C'est tout juste s'il ne réclamait point qu'on la «macadamisât». Et les scrupules de la respectabilité bourgeoise ne le laissaient pas froid. En sa déférence pour les hiérarchies humaines, il voulut assigner du moins à Marie-Madeleine une place distinguée dans la galanterie de son époque. La fille à soldats, qui débauchait les centurions de Pontius, devint ainsi, sous sa plume, une sorte de Dame aux Camélias avant la lettre: «Madeleine vivait mal dans sa condition, dit-il, et avait des privautés illicites, mais elle n'était pas publique... C'était une des plus signalées dames de la province.»

La vie est-elle une chose

Grave et réelle à ce point?

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Ce zèle temporel inspirait aux chrétiens le vague soupçon que le Père ne considérât point suffisamment le passage sur la terre comme un séjour d'épreuves. On se rappelle cet étonnant roi de Naples qui se résigna, vingt ans de suite, aux ennuis et à l'inconfort de la vie d'hôtel, à Paris, afin de rester, aux yeux de l'univers, un monarque en villégiature, ignorant les remaniements géographiques opérés par les soldats de Victor-Emmanuel. Le célèbre dominicain ne donnait pas assez l'impression de se considérer ici-bas comme un exilé dans «une autre patrie»...

La mort, qui clôt le long drame de conscience dont cette âme de moine fut le théâtre, restitue définitivement à l'Église la figure passionnée dont on ne put jamais dire avec sécurité si elle appartiendrait en fin de compte à Dieu ou au diable. Mais la gloire du Père Didon fut peut-être d'avoir été tenté plus fortement qu'aucun autre prêtre. Des femmes impeccables, et qu'on entoure d'une vénération légitime, emportent parfois dans la tombe le secret d'un adultère blanc. Et ce ne sont pas les moins méritantes.